Peut-on s’étonner de la popularité des contes populaires qui refont surface dans la production artistique actuelle, ou ces histoires finissent-elle toujours par retrouver leur chemin à un moment ou à un autre, hantant les œuvres par leur résurgence inévitable?

Au cours des dernières années, plusieurs œuvres québécoises se sont en effet nourries à même le répertoire des contes de fées, puisant dans cette matière pour la transformer. Ces réécritures contemporaines en récupèrent les figures les plus connues, les mettant à mal la plupart du temps : pensons à Aliss (2000) de Patrick Senécal, version « trash » du Pays des Merveilles de Lewis Carroll, à Javotte (2012) de Simon Boulerice, un antépisode de Cendrillon où la méchante demi-sœur en devenir compulse plusieurs obsessions malsaines, et au roman Les sangs (2013) d’Audrée Wilhelmy qui dépeint les sept femmes d’un Ogre rappelant Barbe-bleue.

Les contes des Trois princesses de Guillaume Corbeil, réinventant Blanche-Neige, Cendrillon et La Belle au bois dormant, ainsi que la première novella du Monde par-dessus la tête de Caroline Paquette, qui se veut « une chasse-galerie inversée, vue depuis un party de Noël », s’inscrivent dans cette tendance en redonnant vie à ces contes de notre enfance, soit pour en échafauder une nouvelle version ou pour rappeler le singulier pouvoir de fascination qu’ils exercent.

Miroir, miroir…

Accompagnées des audacieux dessins en rouge, noir et blanc de Marc Larivière, rappelant les couleurs emblématiques de Blanche-Neige, les vies de princesses de Corbeil sont démontées et reconstruites dans un même effort de dénonciation contre le règne de l’image parfaite. De la vanité des reines se mirant dans leur miroir magique au rêve des soubrettes de se voir parées des plus beaux atours, jusqu’aux statues de bronze immortalisant la beauté des héritières royales, c’est du poids des apparences dont les héroïnes ainsi revisitées cherchent à se libérer, tentant d’éviter ce piège ou y tombant malgré elle. Leurs armes? L’écriture, les livres et leur savoir. Blanche-Neige en est l’exemple éclatant, elle qui, après son empoisonnement, tente d’inscrire ses réflexions métaphysiques et philosophiques à même sa chair pour qu’on se rappelle de son esprit plutôt que de ses charmes :

« Quand on la retrouverait, on l’apporterait dans une bibliothèque, on tannerait sa peau, la ferait sécher et la relierait pour en faire un ouvrage que les générations futures pourraient consulter. Sa pensée serait un phare, un contrepoids au plaisir enivrant du miroir. Sa beauté disparaitrait enfin derrière ses idées. »

Les contes de Corbeil sabotent et retournent la fin de ces histoires mille fois racontées, déployant les tentatives désespérées des Cendrillons et Belles au bois dormant de ce monde qui luttent pour sortir de leur carcan archétypal. Reflets les unes des autres, ces princesses cherchent toutefois à s’extirper de leur condition d’image et veulent se réapproprier leur histoire, quitte à l’écrire elles-mêmes.

Chasse-galerie et nostalgie

De son côté, c’est avec simplicité que Caroline Paquette a su capter et décrire l’émerveillement et l’imagination fertile caractérisant la période de l’enfance, ainsi que la relation trouble avec la réalité qui en découle. Ouvrant Le monde par-dessus la tête, la première novella, « Le conte du fond du cœur », narré par un certain Manu dont le regard nostalgique cherche à rester au plus près de sa vision d’enfant, s’inspire d’une veillée du temps des fêtes. Animé momentanément par un oncle donnant libre cours à ses talents de conteur, le réveillon devient le lieu d’une expérience de transmission quasi sacrée :

« C’était un folklore qu’il nous disait rafistolé avec les moyens du bord, ceux d’un territoire démesuré et sous-peuplé, cousu de légendes bord en bord pour faire tenir ensemble les villages éparpillés aux quatre vents, particulièrement ceux du nord. Face aux grandes forêts de toutes parts, face à la nuit noire et à l’incertitude, les contes avaient peu à peu émaillé notre culture selon lui et il nous répétait qu’on était tricotés serré, c’est-à-dire tricotés de peur, d’amour, de résistance aux éléments, tricotés en fin de compte de légendes, qu’il souhaitait nous conter pour qu’elles perdurent. »

Certains passages sont un véritable hymne aux conteurs québécois qui ont nourri notre imaginaire, d’Honoré Beaugrand  à Fred Pellerin.  Rappelant la légende de la Chasse-galerie, la nouvelle laisse planer cette histoire de canot volant au-dessus des personnages, qui tentent, une fois devenus adultes, d’en récupérer toute la magie.

Marise Belletête

Trois princesses, Guillaume Corbeil, Le Quartanier, 2016.
Le monde par-dessus la tête, Caroline Paquette, Les Éditions XYZ, 2016.