« Inventer un petit rêve, lui donner des formes, donner une épaisseur, une structure, et se dire que peut-être, ne serait-ce que pour un instant extrêmement fugace, ça réponde à un cri ou à un petit malaise de quelqu’un qui va être un peu moins seul pendant une heure et demie quand il va voir ça, c’est une réponse à un cri que les gens poussent même pas mais qu’on pressent. » Cette phrase de Jacques Brel, Sarah la prend à la lettre et la cherche partout.

Et si les arts de la scène n’étaient pas juste des loisirs ? Si l’expérience d’aller voir un spectacle nous amènerait à nous interroger sur notre vie la plus intime ? « De la scène au quotidien », une chronique où la chanson, le conte, le théâtre, ne sont plus des divertissements (“se détourner de soi”) mais nous ramènent à nous par le chemin de la scène. Une chronique qui cherche le cri et sa réponse.

 

Nous marchons dans nos vies comme sur un fil, entre les rochers de nos obstacles et la mer de nos rêves qui s’y cognent, entre les forêts sombres de nos troubles intérieurs et les ciels dégagés de nos apparences, entre les déserts de nos deuils et les prairies verdoyantes de nos réjouissances. L’équilibre est précaire, et toujours à réinventer, à chaque pas. Marcie, qui chantait lundi dernier au Verre Bouteille, marche sur plusieurs fils. Accompagnée de Ludo Pin (le réalisateur de son album) à la guitare, de Simon Dolan à la basse et de Mathieu Vezo à la batterie, elle s’est livrée tout en équilibre, en gardant sa part de mystère.

Entre la fille et la femme

Marcie laisse une impression insaisissable. Il y a quelque chose de mystérieux chez cette jeune fille à l’air timide, et qui dès qu’elle est sur scène, se métamorphose. Robe noire et talons hauts, les yeux maquillés d’un trait noir. La timidité devient une pudeur avec laquelle Marcie enveloppe la puissance de ses textes. Sa musique à l’harmonie minimaliste et aux mélodies qui se répètent – certains diraient, trop simples – laissent place aux mots en créant en état envoûtant. La scène libère les choses enfouies. Marcie devient puissante dans sa fragilité même, avec sa voix chaude et parfois éraillée, comme une caresse sur des graviers. Elle est entièrement présente et vit ses chansons de l’intérieur en les incarnant totalement.

Entre présence et absence

Marcie incarne la chanson comme peu savent le faire. Elle danse avec ses mains, comme si elle cherchait à cueillir ses propres mots ou à les retenir pour ne pas qu’ils tombent. Elle fixe un point au loin, elle voit ce qu’elle chante. Dans Fais moi pleurer, elle se panche, elle titube, comme si elle était saoule. Et quand elle se risque a capella sur une nouvelle chanson, elle est encore plus présente dans sa nudité.

C’est pourtant l’absence que Marcie décline de toute sa présence de scène. Elle nous la dit sous toutes ses formes. L’absence qu’on choisit : « J’ai compris qu’il valait Mieux pour moi d’avoir fait Mes valises avant l’aube », celle que l’on subit, immobile, impuissant : « La neige tombe tombe tombe, Là partout sur les toits Ça va site vite. Il fait si sombre Et des feuilles tombent de moi ». L’absence qui s’en vient, comme un papillon blanc qui va s’envoler et qu’on veut retenir. L’absence qu’on refuse, l’absence qu’on supplie, l’absence qu’on défie. Cette absence aux cent morceaux, c’est la chanson qui viendra la recoudre : « J’écris pour rassembler les pages des amours dispersées ».

 

Entre le silence et les mots

Marcie fait vivre ses textes, elle rend les mots palpables. Ses respirations sont sonores, elles font partie du texte. Elle semble parfois hésiter sur les mots tant elle connaît leur poids. Sa musique ne noie jamais ce qu’elle dit, et fabrique pour chaque chanson un petit film où pour quelques minutes, la rose, l’arbre, les sirènes, le papillon, sont ici, devant nous. Marcie réussit presque à chaque chanson le miracle des fractions de seconde après la dernière note où le public retient son souffle. Ce silence qui suit la chanson, elle l’habite encore.

Entre le silence et les mots, il y a la musique. Une musique intérieure qui est la nôtre et que Marcie nous livre, entre ses mains funambules.

– Sarah Rubato