Une première semaine fort chargée à Paris. S’il fait froid à Montréal, il le fait aussi étrangement ici où le vent pince la nuque et la gadoue gèle les orteils. La neige sur le pavé émoustille bien des Français, autant qu’elle donne des maux de tête. Oui, la neige à Paris, la neige à Paris, la neige à Paris, mais, attention, ailleurs en France, c’est la ville de César, Fanny et Marius, Marseille, qui a été nommée capitale européenne de la culture 2013 ! Bref, il n’y a pas que la neige, le Mali et les manifestations qui accaparent les conversations parisiennes.

« De Pékin à Tapei »

Le temps glacial a amené, mon ami Ludvic et moi, au Forum des Images, institution culturelle subventionnée par la ville de Paris qui est située en plein cœur du 1er arrondissement. Animé par plusieurs missions, dont celle de conserver la mémoire audiovisuelle de la ville de Paris et d’initier le grand public aux différents cinémas, le Forum des images présente actuellement un cycle sur le cinéma chinois intitulé « De Pékin à Tapei ». En toute honnêteté, ma connaissance de la culture chinoise est limitée et leur cinématographie m’est assez étrangère. Dans les films que j’ai pu avoir l’occasion de visionner dans le cadre de ce cycle, l’un d’eux m’a particulièrement interpellée. Il s’agit du film Frozen  de Wang Xiaoshuai.

Frozen ou l’Ère glaciale.

Un jeune artiste chinois désire performer son suicide en s’appuyant sur certains rituels. Augmentant la dangerosité de ses avenues, il est poussé vers la marge du non-retour. L’obsession, le désabusement et la violence physique et psychologique créent de multiples tensions au sein du film, tensions appuyées par l’emploi justifié du clair-obscur. Le personnage principal se détache progressivement des gens qui l’entourent et de son corps, jusqu’à se fondre complètement dans la matière-paysage. C’est son inhumation par la glace qui viendra boucler le cycle de sa performance. Mourir gelé.

S’inscrivent implicitement, car elles ne sont jamais mentionnées dans le film, les manifestations de Tian’anmen. Symptômes de trauma social, le désespoir met ici en échec toute éclosion d’une certaine forme de vie. Le suicide du personnage principal est appuyé par d’autres suicides et d’autres performances à caractère autodestructeur. L’extrême désoeuvrement contamine peu à peu le film. Le rythme s’accélère, le désir de mettre fin à la vie dans la douleur se fait sentir en crescendo, comme par effet d’entraînement. L’étau se resserre sur le personnage principal, le climat dépressif ne s’estompe pas, il emplit complètement l’espace. Le suicide est ici esthétisé à son comble, salut grandiose à une époque asphyxiante, voire effrayante. La mort apparaît comme la porte d’entrée ultime pour la liberté. Frozen, c’est le portrait d’une époque glaciale et d’une jeunesse immobilisée de force qui tente de se déprendre de la torpeur.

La séance à laquelle nous avons assistée était suivie d’une rencontre avec le réalisateur. Accompagné d’un traducteur, Wang Xiaoshuai, figure importante du cinéma indépendant chinois à qui l’on doit aussi le magnifique Beijing Bicyle, a insisté principalement sur les difficultés qu’il a connues durant le tournage et durant la post-production. Mis à l’index par le gouvernement chinois, il n’a reçu aucune subvention. S’ajoute à cela l’impossibilité de sortir les bobines du territoire chinois.

Une anecdote plus douloureuse vient toutefois assombrir davantage le film et ramène au premier plan sa portée sociale ; l’acteur principal s’est littéralement fondu à son personnage. Il s’est suicidé quelques années plus tard, après s’être isolé quelque temps après le tournage. Frozen rejoint ainsi de très près la réalité de l’après-Tian’anmen.

Frozen : un film qui ne laisse pas de glace, un film qui capte une douleur qui semble ne pas avoir de visage, mais qui s’inscrit sur tous les visages.

Frozen version originale de Jídù hánleng realisé par Wang   Xiaoshuai, avec Jia Hongsheng, Ma Xiaoqing, 1997 , Couleur   95 min   ( 35mm optique ).

Le musée des cœurs brisés : « L’amour est mort. Vive l’amour ! »

C’est à partir d’une rupture et de la lecture de Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes que les artistes Olinka Vistica et Drazen Grubisic ont décidé de créer un espace commémoratif à la rupture amoureuse. S’il existe des cérémonies pour la naissance, la mort, l’achat d’une nouvelle maison, l’union de deux personnages, il n’en est rien pour la fin d’une relation amoureuse, la fin d’une histoire aussi belle ou terrible soit-elle. L’absence de rituel relatif à la fin d’une relation amoureuse motive d’abord le propos de l’exposition. Rassembler les objets symboliques de ces relations et de ces ruptures qui ponctuent l’expérience humaine, voilà la prémisse de cette exposition qui a visité maintes métropoles mondiales. Les Parisiens sont invités à se départir de l’une des reliques de leur déception amoureuse, accompagnée d’une notice explicative. Une paire de chaussettes, une cafetière, un post-it, n’importe quel objet qui est hanté par le souvenir de l’autre. Nous sommes donc amenés à déambuler parmi une mosaïque d’objets hétéroclites et de deuils mis en mots et en objets.

Certes, bien que le titre de l’exposition soit plutôt mauvais – probablement l’effet d’une traduction maladroite —, l’exposition en elle-même est développée de manière brillante; elle évite les clichés en embrassant un large éventail d’objets, mais aussi de témoignages. C’est bien cette combinaison intéressante qui permet d’apporter une véritable réflexion sur une expérience humaine universelle. Ce work in progress qui joue sur l’intermédialité est à mi-chemin entre l’expérience cathartique, le règlement de compte et l’hymne à l’amour. Si certains n’apposent qu’un « Ne vaut pas la peine d’en parler », d’autres s’expriment en vers ou racontent avec minuties les détails de la relation déchue.

Le musée des cœurs brisés évite de sombrer dans le mélodramatique; au contraire, il rend hommage à la nature humaine par l’entremise de ses faiblesses, de ses égarements, de ses souffrances.

En raison de sa très forte popularité, cette exposition est prolongée et est présentée jusqu’au 6 février 2013 au 104, à Paris. Pour la suite, j’espère qu’elle passera par le Québec; j’ai plusieurs objets à sacrifier.

Sur ce, chers lecteurs, je vous souhaite une belle semaine, prenez soin de vos engelures et de votre cœur. Bref, prenez soin de vous.

À la semaine prochaine !

– Sylvie-Anne Boutin