À peine quelques semaines après la sortie de Javotte, Simon Boulerice (sur qui je ne me lasse pas d’écrire, mais qui, je dois bien l’avouer, est trop prolifique pour demeurer méconnu encore bien longtemps) nous revient cette fois aux Éditions de ta Mère avec un nouveau livre, Danser a capella, un « recueil [dont les] monologues dynamiques » ont fait l’objet d’interprétations et d’événements théâtraux entre 2007 et 2012. Spontanément, on pourrait penser que l’auteur de Martine à la plage aurait souhaité, avec cette nouvelle œuvre, rester dans l’univers délicieusement cruel et tragi-comique de ses adolescentes Nancy, Martine et Javotte, mais Simon Boulerice, avec cette série de textes rassemblés, entraîne plutôt son lecteur vers d’autres horizons, cette fois-ci fortement teintés d’autofiction, où la nostalgie des années 90 se dévoile au détour des chansons de Whitney Houson, Mariah Carey et Stevie Wonder.

Accordant une place toujours aussi importante aux figures d’enfants qui n’ont pas grandi ainsi qu’à leurs déceptions, leurs désirs de vengeance et leur besoin de rayonner, Simon Boulerice met en scène, dans ce récent recueil, des personnages avides de reconnaissance extérieure, de subversion et d’exemplarité. Qu’on se retrouve face à Ambroise, petit garçon farfelu qui tente de se faire saigner du nez par tous les moyens possibles, à Julie, qui se rend aveugle pour passer à l’émission Parcelles de soleil animée par Claude Lafortune, ou encore à un caissier déguisé en vampire qui danse avec son Ipod Shuffle et qui s’imagine déjà digne de participer à So you think you can dance, on assiste à des spectacles désespérés, des performances qui flirtent autant avec l’extravagant que le pathétique.

Je suis un cas unique. La combinaison de mon allergie à la Tornade et de la toune de Noël de Mariah Carey qui m’émeut me fait pleurer du sang. Tout à l’heure, j’ai écrit une lettre au Livre des records Guinness, en Angleterre […] Faque y a des juges anglais qui vont venir me voir, dans mon HO-MA. Pour voir si c’est vrai que je peux saigner des yeux sur commande. J’ai pas encore eu de réponse, mais c’est normal. C’est le temps des Fêtes »

Cherchant à briller de mille feux, les personnages de Danser a capella sont prêts à tout pour devenir des stars, à leurs propres yeux comme à ceux des autres. Se détruire au passage n’est d’ailleurs qu’une étape à franchir, qu’une passerelle pour accéder finalement à cette unicité tant convoitée. Ici, regrets ou pas, la fin justifie toujours les moyens. Liant les différentes nouvelles, la danse (qu’elle prenne plusieurs formes) et le chant, comme autant de portes de sortie sur la banalité de la vie, se révèlent vecteurs de défoulement et de délivrance. Danser parce que ça va de soi, chanter parce que c’est tout ce qui vient, rien de plus naturel. Pourtant, à plus d’une reprise, les personnages souffrent de ne pas pouvoir épater la galerie comme ils le souhaitent, de faire des faux pas, des couacs. Comment danser lorsqu’on souhaite beaucoup plus qu’« entrer dans la danse » ?

C’est dans la nouvelle Simon a toujours aimé danser que se trouve peut-être la réponse à cette question, alors que le personnage de Simon, alter ego de l’auteur, livre certains de ses souvenirs d’enfance. Y sont relatés, entre autres, la honte d’avoir mué en chantant un solo à l’église, l’impression constante d’être filmé par des caméras fictives et de jouer dans un film, la désillusion de ne pas être un jeune prodige comme Mozart, la douleur d’une rupture amoureuse :

Je suis un barbare qui rôdera toujours dans tes bois. Je mimerai à jamais des arbres tristes quand tu passeras près de moi. Mais surtout, je m’envolerai sur un char, en me croisant les doigts pour pas manquer d’essence avant d’être passé devant chez toi. Mais je mourrai pas. On meurt pas pour si peu.»  

Et aussi, bien évidemment, l’envie fulgurante et insatiable de danser. Danser pour oublier, danser pour combler le vide, danser pour jaillir de soi. Dans son style toujours aussi unique, Simon Boulerice offre un recueil à l’écriture vive, énergisante, dont le ton général est peut-être plus léger que celui de ses dernières parutions, mais qui donne indéniablement le goût de laisser surgir sa propre frénésie, sa propre fièvre du samedi soir.

– Alice Michaud-Lapointe

Danser a capella, Simon Boulerice, Les Éditions de Ta Mère,  121 p.