Crédit: Jean-François Leblanc

Vendredi et samedi derniers a eu lieu, dans le cadre de la 26e édition du Coup de cœur francophone, Danse Lhasa Danse, un spectacle qui visait à rendre hommage à la regrettée chanteuse Lhasa de Sela, décédée d’un cancer du sein en janvier 2010. Ayant connu un vif succès l’an passé à la Place-des-Arts (une seule représentation présentée à guichets fermés), la création de Pierre-Paul Savoie est revenue pour une deuxième année consécutive immerger son public dans l’œuvre brute, puissante et envoûtante de Lhasa de Sela, une artiste à la voix irremplaçable qui nous a quittés beaucoup trop tôt.

Alliant chant, danse et musique, le spectacle conçu par Pierre-Paul Savoie se voulait, avant tout, une salutation à la mémoire de Lhasa de Sela, cette « vieille âme » qui « portait en elle quelque chose de sacré », pour citer les mots du chorégraphe. Pour ce faire, Pierre-Paul Savoie s’est entouré de grands noms du chant et de la danse, dont Bïa, Alexandre Désilets, Thomas Hellman, Hélène Blackburn, Jocelyne Montpetit, Myriam Allard pour ne nommer que ceux-ci, des artistes qui ont été, eux aussi, profondément marqués par le travail de Lhasa de Sela. Mais comment marier autant de voix, autant d’univers musicaux afin qu’il en résulte un spectacle harmonieux ? Comment relever le défi de donner vie aux paroles prégnantes de Lhasa sans que celles-ci ne fassent d’office ombrage à leurs nouveaux interprètes ?

Pierre-Paul Savoie, plutôt que de miser sur des arrangements musicaux innovants ou sur des interprétations plus personnelles des chansons de Lhasa, a choisi la carte du respect, cherchant à rester fidèle à l’univers de la chanteuse, à s’en imprégner au possible, univers musical qui flirte autant avec le jazz, le blues, le rock, le folk que le klezmer. Si de nombreux artistes ont réussi haut la main à s’approprier l’œuvre de Lhasa de Sela et à en faire jaillir toute sa beauté, sa fragilité et sa chaleur, cela a semblé plus problématique pour d’autres.

Du côté du chant, Karen Young, Bïa, Thomas Hellman et Geneviève Toupin ont su livrer de bonnes performances, qui se sont toutefois vues éclipsées par celles d’Alejandra Ribera et, surtout, d’Alexandre Désilets, véritable bête de scène. L’auteur-compositeur-interprète de Escalader L’ivresse et La Garde a su faire sienne l’œuvre de Lhasa, y allant d’un souffle suave et enveloppant pour Con Todo Palabra et d’une voix haut perchée toujours juste pour De Cara a la pared, pièce la plus connue du répertoire de Lhasa de Sela. Sa version blues de Love Came Here, où il s’est risqué à emboîter le pas à la danseuse qui performait à ses côtés, s’est révélée l’un des morceaux les plus réussis de Danse Lhasa Danse.

D’ailleurs, il va sans dire que les moments-phares du spectacle se sont trouvés être ceux où la danse et le chant s’emboîtaient, se fusionnaient parfaitement, quitte à ne créer qu’une seule œuvre, totale et convaincante. Je pense, notamment, aux chorégraphies de flamenco et de gumboots de Myriam Allard qui ont accompagné les pièces Con Todo Palabra et Anywhere on this Road ou encore aux duos/duels tout en élévations d’Hélène Blackburn, qui donnaient une nouvelle ampleur aux chansons d’amour de Lhasa. Malheureusement, les chorégraphies de Jocelyne Montpetit, plus lentes et intérieures, ne se sont pas accordées adéquatement au projet global de Danse Lhasa Danse. Autre point plus négatif : il m’a semblé dommage que, pour un spectacle intitulé Danse Lhasa Danse, un tiers des pièces aient laissé de côté la danse — peut-être pour plus de sobriété, mais à ce moment, l’ajout d’un écran où des images de Lhasa défilaient de façon intermittente et aléatoire m’apparaît d’autant plus inutile.

Au final, une vingtaine de grands succès tirés des trois albums de Lhasa de Sela, La Llorona, The Living Road et Lhasa, ont été joués — au plaisir des spectateurs qui semblaient, en bout de ligne, comblés — et malgré quelques faux pas, Danse Lhasa Danse est parvenu à faire résonner les mots de Lhasa de Sela, à la fois si proches et si lointains, dans le Théâtre Outremont et, surtout, à rappeler à tous ceux qui la regrettent encore que sa voix, comme une lumière, la luz de su cara, n’est pas prêt de s’éteindre.

N.B. : À la fin de Danse Lhasa Danse, les spectateurs étaient invités à signer la pétition du comité des résidents du Mile End qui souhaitent que le parc Clark soit renommé le parc Lhasa de Sela. Une initiative à suivre !

Danse Lhasa Danse, spectacle conçu par Pierre-Paul Savoie

Présenté les vendredis et samedis 9 et 10 novembre au théâtre Outremont dans le cadre du Coup de cœur francophone

En tournée au Québec du 16 novembre au 15 décembre. Plus d’informations sur ce site :

http://www.coupdecoeur.ca/artistes/danse-lhasa-danse/

– Alice Michaud-Lapointe