Je n’ai pas aimé lire Dans le temps, mais j’ai bien aimé ce roman quand même. Paradoxal? Oui et non. C’est que cette œuvre de Pierre Ouellet échappe aux conventions narratives et esthétiques, laissant aux lectrices et lecteurs tout le loisir (ou l’effort, c’est selon…) de suivre l’histoire. Et par « histoire », il ne faut pas penser à un schéma cohérent avec des personnages intelligibles.

Il s’agit donc d’une lecture exigeante, qui demande une réflexion constante. Quand on a envie d’une bonne poutine intellectuelle, comme un roman simple et divertissant après une longue journée de travail/études, Dans le temps s’avère beaucoup trop complexe. Assurez-vous donc d’être dans de bonnes dispositions avant de vous lancer dans cette lecture ou, plutôt, dans cette aventure littéraire.

Faire l’amour et la « rêvolution »

Aussi difficile soit-il de décrire ce roman, il est quand même possible de le situer temporellement dans les années 1970, pendant la « Révolution pas si tranquille », comme le dit si bien Pierre Ouellet. Trois personnages hauts en couleur (Faye, Lhomme et le narrateur) vivent d’amour, d’eau fraîche, de poésie et de transcendance. « Il fallait passer par là : l’extrémité du vivant qu’on allait toucher en chaque nouvelle expérience que l’on tenterait, que Lhomme appelait le Grand Jeu […], la “métaphysique expérimentale”, où il s’agit d’éprouver Dieu, la Mort, le Vide dans tous ses membres, sa chair, ses nerfs », voilà comment le narrateur explique leur projet existentiel.

La représentation de la femme dans le roman est hélas moins révolutionnaire que ce projet et que la forme du récit. Simone de Beauvoir aurait certainement sourcillé en découvrant que le seul personnage féminin du roman, Faye, correspond à ce qu’elle nomme « l’éternel féminin ». En effet, Faye est le plus souvent objectivée, incarnant tour à tour une Amazone, une Khmère rouge, Lucifer, Guenièvre, Morgane, Ève, etc. Si elle présentée comme une icône, un mythe vivant, on en sait bien peu sur elle, sauf qu’elle est belle et qu’elle aime se dénuder et faire l’amour… Mais encore?

Être emporté (ou happé) par un tourbillon

La poésie vole la vedette de l’histoire bien souvent dans ce roman pas du tout classique. Certaines métaphores sont même filées sur plusieurs pages, ce qui séduit, au mieux, ou fait perdre le fil, au pire. Le narrateur se pose d’ailleurs cette question : « Je ne sais pas si on me suit : je prends des détours, mille et une circonvolutions.» Je lui aurais bien répondu : « Pas toujours. Parfois, je dois m’accrocher à certains éléments du récit comme à des bouées de sauvetage pour ne pas sombrer dans l’abstraction ou l’ennui. »

En plus de ce tourbillon d’images, les références littéraires et mythologiques abondent. On ne peut oublier, en lisant Dans le temps, que Pierre Ouellet a aussi longtemps enseigné la littérature à l’UQAM. Le roman est imprégné de son savoir encyclopédique, ce qui est captivant au début, mais un peu lassant à la fin. En vérité, je n’ai été capable d’apprécier le maximalisme formel et référentiel de cette œuvre qu’en la lisant au compte-goutte.

– Edith Paré-Roy

Dans le temps, Pierre Ouellet, Éditions Druide, 2016.