Crédits: Marie-Claude Hamel

C’est plus fort que moi, quand on rit dans mon entourage, je ris aussi. Pas besoin d’y penser, c’est un réflexe physiologique, au même titre que le fait de pleurer quand je vois quelqu’un pleurer (oui oui, même quand il s’agit d’un dessin animé). Ainsi, quand les lumières se sont allumées et que j’ai eu les acteurs hilares de la pièce Damnatio memoriae à portée de yeux, d’instinct, je me suis mise à sourire sans trop savoir pourquoi. Dans un décor évoquant le marbre et le faste des palais romains, l’empereur Commode, assis sur son trône les jambes ostensiblement écartées, s’est alors mis à décrire sa plus récente victoire dans un joual exquis et tout à fait anachronique. À « des chevals », j’étais conquise et prête à me laisser sombrer dans la décadence d’un empire bien plus barbare que les barbares qu’il prétend combattre.

Damnatio memoriae, présenté ces jours-ci au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, est une production du Théâtre de la banquette arrière sur un texte de Sébastien Dodge, qui en signe également la mise en scène. La pièce retrace l’histoire des empereurs qui ont successivement régnés sur Rome, depuis César Commode, dont les politiques viennent rompre quatre-vingt-quatre ans de stabilité, jusqu’à Constantin 1er, quelques cent cinquante ans plus tard. On nage en pleine décadence : toute parole dissidente vaut une mort des plus violentes pour celui qui la porte; les confidences sanglantes du bourreau donnent envie à l’Empereur de prendre sa douce en levrette sur-le-champ; la composition du menu du banquet ne sert qu’à dilapider le plus de fonds publics possible. On ne compte plus le nombre de blagues autour du thème de la « viande en sauce », et la surenchère des désirs de ces souverains déconnectés de la réalité n’a d’égale que l’absurdité de ceux-ci.

Humour gras, scènes de violence et de sexe, dialogues déjantés, langue vulgaire. Ceux qui s’offensent de peu risquent de ne pas apprécier. Et pourtant on rit des inepties des grands d’un monde passé, en essayant d’oublier celles de nos dirigeants actuels… À César Commode et sa suite rapidement décimée par les assassinats sanglants suivent une série de souverains qui, sous des allures et des discours très variés, ne cherchent dans les faits qu’à asseoir leur pouvoir, dussent-ils poignarder leurs propres frères, parents, amis. Les dynasties se succèdent de plus en plus rapidement, chacune étant représentée par des costumes de plus en plus loufoques pour les neuf interprètes.

Tout déboule jusqu’à ce que la pièce adopte la forme d’un music-hall où on chante et danse sur le récit de la décadence de l’empire. Néanmoins, alors que l’interprétation était jusqu’alors sans fausse note, ce segment de la pièce marque une rupture. En effet, les différentes parties chantées, ayant été enregistrées au préalable, sont retransmises par haut-parleurs pendant que les interprètes font du lip-sync. Le hic, c’est que la qualité du son est mauvaise et que les mots se perdent. Résultat : alors que les neuf danseurs s’agitent dans une chorégraphie réglée au quart de tour qui évoque encore bien des assassinats, le public perd le fil et tente tant bien que mal de comprendre qui est cet énième cadavre, et de quelle période de l’Histoire il est question.

Après toute cette décadence dansée survient finalement l’ère chrétienne. Enfin, les croyances païennes sont mises au rencart au profit d’une organisation politique et spirituelle civilisée! Mais est-ce vraiment le cas? Avec Damnatio memoriae, Sébastien Dodge remet en cause la légitimé du pouvoir et les arguments sur lesquels elle s’appuie. Il démontre par l’excès que ceux qui règnent sont souvent incapables d’une vision éclairée et globale, tout obnubilés qu’ils sont par leur enrichissement et leur plaisir personnels. En ce sens, l’utilisation du joual dans une pièce qui se situe tout de même à l’époque romaine permet de faire la connexion avec les problèmes actuels de la classe politique.

Bref, Damnatio memoriae est une pièce foisonnante carburant à l’humour vulgaire, à la violence et aux clins d’oeil aux inepties et autres futilités de nos contemporains. Avec neuf interprètes sur scène qui simulent le trépas ou le sexe, qui chantent, dansent et font vivre une multitude de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, soyez assurés que les temps morts sont rares et le rire, abondant. Une pièce surprenante et surchargée qu’on digère longtemps, comme un gros plat de viande en sauce.

Chloé Leduc-Bélanger

Damnatio memoriae est présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 11 au 30 novembre 2014. Une création du Théâtre de la banquette arrière sur un texte et une mise en scène de Sébastien Dodge. Pour toutes les informations, c’est ici.