Tanya Tagaq / Photo : Vanessa Heins

Tanya Tagaq a acquis de la visibilité avec ses fameux chants de gorge, ce qui lui a d’ailleurs valu le prix Polaris pour l’album Animism en 2014. Elle sort un premier livre en 2018, Split Tooth. Alto en commande la traduction, menée par Sophie Voillot.

Journal d’une adolescence animale

Une jeune fille narre ses aventures dans un village du Nunavut, entre l’école secondaire et les sorties avec ses camarades. Divisé en petits épisodes, le récit est également parsemé de poèmes qui occupent aussi une partie de la narration. Le narrateur se promène entre écologie, drames passagers, frayeurs pubères et spiritisme; Croc fendu nage dans des eaux parfois inquiétantes, d’autres fois remplies d’espoir.

La couverture du livre

Ce récit est intéressant puisqu’il décentralise le quotidien de la ville ou de la banlieue qu’on connaît tous et qu’on a vu des centaines de fois. Malgré les repères et les lieux communs inévitables, on découvre pourtant plusieurs choses au nord de la province qu’on ne connaissait pas forcément. Par exemple, l’absence de nuit (ou de jour, dépendant du moment de l’année) ou encore les dynamiques agressives et beaucoup plus primales entre les jeunes considérant la proximité avec la nature et les animaux – une scène forte se situe dans une cabane où les jeunes expérimentent la peur alors que l’odeur de graisse de phoque sature les lieux et qu’une bête imprévisible s’empare de la narratrice.

Cette jeune fille possède une force et une détermination qui l’emmènent à braver les conflits avec ses copains, des personnages attachants et colorés (Le Gars le plus beau, Culottes jaunes, Helen).

Ils font des mauvais coups : sniffent de l’essence, consomment de l’alcool et de la drogue, volent les vêtements des plus petits, se touchent avec ou sans consentement. On ne reste jamais tranquille, on ne reste jamais en place sur la toundra. On tombe enceinte d’une aurore boréale et on continue sa vie normalement.

En plus de l’apport écologique, on peut constater une revendication de l’inuinnaqtun, langue officielle du Nunavut, très près de l’inuktitut. On se désole de sa désuétude à l’école et ailleurs. Un poème (ou un court texte) est écrit en inuinnaqtun vers le tiers du livre.

D’emblée, Croc fendu représente un dense portrait de ce que peut être la réalité chez les autochtones au nord, bien que le livre lui-même n’est pas d’une extrême longueur (200 pages). Malgré les thèmes lourds comme la mort, le rapprochement mystique entre l’humain et l’animal, les violences, les crimes impardonnables, on tombe sur des beautés de phrases, perles poétiques et douces : « Il doit régner dans le monde un déséquilibre de la douleur. » Cette douleur est vécue de manière somme toute agréable. Il est important de lire plusieurs horizons différents, et Tanya Tagaq rend très bien le sien.

– Victor Bégin

Croc fendu, de Tanya Tagaq, Alto, 2019