Le printemps littéraire des éditions Triptyque nous a fait découvrir de nouvelles voix grâce au collectif Bad boys dirigé par Maude Veilleux, mais aussi par l’entremise de deux traductions, Whatever, un iceberg (2019[2017]) et Reste ou va-t’en (2019[2009]), recueils de poèmes signés par Tara-Michelle Ziniuk, une autrice reconnue par la scène queer torontoise et par le milieu littéraire canadien-anglais.

Paru avec presque une décennie d’intervalle, les deux livres ont en commun l’enchevêtrement du privé et du politique. Ziniuk décrit plus précisément Reste ou va-t’en comme « my second collection of poetry, drawing from autobiography, pop and queer culture ». Sa poésie alterne entre des formes longues et courtes, entre la prose et le vers. Elle se tient loin des envolées lyriques et cultive, au contraire, un prosaïsme qui l’ancre dans le quotidien. D’ailleurs, la nourriture, les listes, les chansons et les références télévisuelles sont omniprésentes.

Reste ou va-t’en se construit d’abord autour de relations amoureuses, dont le modèle est flou : s’agit-il d’adultère? De polyamour? D’une rupture traditionnelle? Mais, en dehors des catégorisations, la poésie de Tara-Michelle Ziniuk nous décrit surtout les silences suivant les départs, les traces matérielles qui persistent et qui font réapparaître les absents.es : « Le fait que je puisse imaginer exactement où chacune des parties de ton corps me blesse quand tu t’effondres sur moi, paqueté, me met (pas juste) en colère » (p.31).

Vulnérables, ses textes nous font entrer dans les souvenirs, les inquiétudes et la tristesse de la narratrice. Sarcastiques, ils critiquent ses partenaires, ses réflexes, mais aussi sa famille d’origine juive et l’occupation de la Palestine. Elle parle de son militantisme, de la brutalité policière dont elle a été témoin… Reste ou va-t’en se distingue grâce à la manière dont le recueil joue ces tensions. Si la poète raconte des épisodes de sa lutte pour les droits des Palestinien·ne·s, elle est aussi nourrie par les coutumes juives, dont le tashlikh, ou attirée par un déserteur de l’armée de défense d’Israël, jeune homme qu’elle embrasse : « Parce que je suis une pute ou une conne, / ou parce que je n’ai jamais connu mon père. / Ou peut-être juste parce que j’essaie de renouer / avec mes racines. » (p.82).

Elle met aussi de l’avant les contradictions internes de certaines formes d’engagement plus privilégiée – comme le boycott, qui suppose un pouvoir d’achat, ou les vigiles, qui ont des conséquences immédiates sur les itinérant·e·s qui « en ont finalement eu plein leur cass’ / des activistes à cause desquel·le·illes se faisaient arrêter » (p.66). Sa perspective critique est rafraîchissante et déculpabilisante : elle désankylose un discours « puriste » de la gauche, celui qui réprime les dissonances cognitives et qui rend invisible les enjeux sociaux entourant les actions militantes.

Tara-Michelle Ziniuk, avec Reste ou va-t’en, ouvre donc plusieurs filons, esquisse les contours de nombreux paradoxes, et ce sera à la fois la force et la faiblesse de ce recueil : ses poèmes tardent à transformer la collection en un tout organique et cohérent, même si cela n’enlève rien à l’expérience et au savoir-faire présent, le temps de la lecture, un à un, des poèmes.

Triptyque s’était distingué l’année dernière au Gala de l’académie de la vie littéraire pour ses traductions, et il va sans dire que le travail de Daphné B. est extraordinaire : elle a su transférer en français la familiarité de la langue en intégrant un bon dosage d’expressions québécoises ou en anglais (cute, kick, gag ball, etc.). Elle a opté, décision en accord avec l’esprit du livre, pour la féminisation; et elle a, enfin, ajouté une série de note de bas de page qui ont pour fonction d’orienter les lecteurs·trices à travers les références militantes, religieuses ou culturelles, rendant accessible une voix forte du Canada anglais.

Cédric Trahan

Reste ou va-t’en, Tara-Michelle Ziniuk, Triptyque, 2019.