Jean est né avec un pénis.

Jean est né avec la malchance d’avoir un pénis dans une famille tout ce qu’il y a de plus traditionnaliste, dans une bourgade où il ne faut surtout pas se faire remarquer, dans un lieu où l’idéal c’est d’être un peu comme son voisin. Bienvenue dans le roman Jeanne de Sophie Bouchard aux Éditions À l’étage.

Or, Jean le sait, il le ressent depuis toujours, il est différent. Contrairement à ses camarades masculins, il n’aime pas trop les bagarres, il préfère mettre des robes et jouer avec ses sœurs. Il chigne un peu, il est fragile, il n’aime pas le sport, il traîne toujours dans les jupes de sa mère. Jean est bizarre. Jean dérange.

Dès l’enfance, aux yeux de tous, il apparaît inconcevable que Jean ne soit pas celui qu’on projette, celui qu’on voit, celui à quoi son physique le prédestine. Alors le jeune Jean, brusqué, se cache, s’éteint, se transforme. Blessé, il devient l’homme qu’on attend de lui, dans toute sa masculinité méprisable de machisme. Et il ne dit rien. Pendant des années.

Avec les années, je me suis bâti le personnage que je suis, un Jean sans histoire qui ne fait pas de vagues. Un Jean confortable qui n’a rien d’extraordinaire et qui ne dérange pas. Le personnage d’un homme-homme qui demande à sa femme de lui apporter le sel et le poivre à table. Un homme-homme qui rote, qui pète et qui se gratte les fesses sans gêne. Un Jean à barbe de trois jours, ou alors en complet-cravate, souliers cirés et chemise repassée par Doris. Un homme qui travaille sur son terrain, rénove les recoins finis de la maison et bizoune dans son garage. Un homme-homme sans émotions, sans larmes et qui se vante de n’avoir jamais pleuré. Un homme qui fait toutes les jobs sales ou celles de bras. Un homme à l’image de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand-père. Un cliché. Un personnage trop gros, aux traits trop gras, irréprochable. »

Un jour, sans raison particulière, sans élément déclencheur, en pleine quarantaine, Jean décide d’en finir avec les mensonges. Un jour, vêtue de sa plus belle robe qu’il a passé des années à porter en cachette, il annonce à Doris, sa femme, à Dominic et Maxime, ses jeunes enfants, et à ses amis proches, qu’il est une femme.

Ce que je ne suis pas. Un homme déguisé en femme. C’est plutôt l’inverse. Je me dissimule sous des costumes d’hommes depuis toujours. Ce que je ne suis pas. Un homme qui veut devenir une femme. Je ne le deviens pas, je le suis depuis ma naissance, je le suis, le serai et le resterai jusqu’à ma mort. Manque plus que des ajustements. Ce que je ne suis pas. Il, lui, Jean, ça. (…) Ce que je suis. Une femme simple et vraie. Ce que je suis avant tout. Un être humain au même titre que sept milliards d’autres gens. »

À partir de cette révélation, trop brutale, sourires et tolérance disparaîtront. Jeanne va traverser solitude, rejet, souffrance, doutes, douleurs. Elle devra perpétrer les mascarades, se cacher, recommencer encore, et affronter, seule, toutes ses différences. Au cours de ce long parcours parsemé d’embûches et de violences de toutes sortes, au cours de cette lutte pour se faire accepter et s’accepter elle-même, Jeanne rencontrera bien quelques visages amis, mais pour combien d’abandons!

Tout est une réussite dans Jeanne : depuis l’écriture tout en finesse, qui, à force de longues phrases et de multiples répétitions, fait vivre de manière inconditionnelle le personnage principal, jusqu’au découpage du récit, entrecoupé d’anecdotes dont on ne sait si elles font partie de la vie de Jeanne, ou si elles évoquent d’autres histoires similaires. C’est définitivement un roman coup-de-poing, une gifle qu’on reçoit en pleine face, une tristesse qui ne nous lâche plus, une leçon d’humilité. Un moment de réflexion, une pause dans un quotidien hétéronormatif constant. Un rappel à l’ordre.

Superbement écrit et pensé, Jeanne fait partie de ces livres dont on ne sort pas complètement indemne, qui nous habitent pendant des jours et des jours et qui nous font penser qu’on n’avait rien lu, rien compris, avant.

Annick Lavogiez

Jeanne de Sophie Bouchard, Éditions À l’étage, 2017.

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