Comment aborder la maladie mentale d’un frère aimé? Comment dévoiler les impuissances, endiguer la colère, la culpabilité et la peur dans cette longue descente qui le mènera à la mort? L’amour peut-il résister à cet enfer? Jusqu’où la folie se laisse-t-elle saisir? Et comment cela peut-il devenir art? C’est ce que la très grande comédienne Sylvie Drapeau a réussi par touches successives de lumière et de beauté dans son troisième livre justement intitulé L’enfer.

Avec ses deux premiers romans-récits Le fleuve et Le ciel, on entrait grâce à Sylvie Drapeau dans la vie et les drames d’une famille de la Côte-Nord, de sa fratrie aux liens puissants, indestructibles. La meute, comme elle la nomme. Le premier livre relatait la mort du frère aîné, Roch, noyé dans le fleuve. Le deuxième la mort de la mère Guigui, foudroyée par un cancer. Dans L’enfer, la narratrice nous entraîne vers le noir opaque de la folie, la schizophrénie de Richard le petit dernier de la fratrie, le fils de remplacement du frère aîné en quelque sorte. Ce bel enfant blond, doux et fragile, trop protégé par sa mère et abandonné à la mort de cette dernière. Il ne survivra pas à sa disparition comme le pressent l’auteure.

Au coeur de la blessure béante et de la souffrance à vif, il y a le dévouement indéfectible des sœurs de la fratrie, ces louves hurlantes. Le père après avoir vu son fils en prison retourne chez lui sur la Côte-Nord, laissant ses filles assumer seules la dérive de son fils. Elles seront à ses côtés avec leur amour inconditionnel, mais aussi avec leur lot d’incompréhension, de doutes, de fatigue. Comment vouloir aider quelqu’un qui a déjà sombré, qui ne prend pas ses médicaments? Un être qui devient un égo, surdimensionné perdu dans les voix hallucinées qui désormais occupent tout l’espace? Un fils, ayant échoué à se mesurer au père dur et intransigeant, un frère isolé, mutique, répétant les tentatives de suicide. Jusqu’à sa totale auto-destruction.

La folie vient-elle du mutisme? De trop de couches de silence sur les blessures? »

Il y a une magie pure dans cette écriture simple qui évoque une poésie de l’intime. Si tu veux être universel parle de ton village, disait Tolstoï. Sylvie Drapeau l’aura compris dans l’évocation de son récit familial. La justesse du ton, le style concis, mais nuancé, le vocabulaire au plus près du réel permet au lecteur de pénétrer les fractures de cette famille, de saisir les horreurs et les complexités de la psychose de ces huit ans de calvaire que l’auteure ne cesse d’interroger avec lucidité et compassion.

Le souffle qui traverse le livre ne se dément jamais, sans doute le rythme assuré de celle qui a fréquenté, joué les grands textes. Les vastes espaces de l’enfance demeurés vivants même si la fratrie a rejoint la ville.

« Est-ce qu’on peut vivre à la place de quelqu’un? Est-ce qu’on peut dégager tellement d’énergie de vie que ça entraîne les autres avec soi? Non. »

En terminant le livre on se demande dans quel lieu secret la narratrice a-t- elle trouvé tant de bonté, de générosité tout en demeurant lucide sur ses sentiments. Qu’elle ait pu s’arrimer à une telle humanité quand l’exigence de la folie demande une attention inquiète jour et nuit et devient dévastatrice également pour les proches. C’est que l’auteure questionne la maladie mentale avec finesse, sensibilité, patience. Ses analyses sont pénétrantes elles laissent affleurer une beauté qui évoque l’amour immense comme le fleuve de l’enfance.

Sans doute est-ce là que la lumière transcende le trouble, l’opacité d’une vie qui nous échappe, «  une nuée de mésanges bleues. »

Monique Adam

L’enfer, Sylvie Drapeau, Leméac, 2018.

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