Crédit photos : Mona Lacasse

Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter) : deux journalistes chevronnés se sont rendus au Divan Orange pour voir Her Harbour, Pallice et le clou de la soirée, Aldous Harding. Juré craché, Nicolas Roy et Mona Lacasse ne se sont pas lus mutuellement avant publication. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

Le point de vue de Mona Lacasse

Dimanche, la rue Saint-Laurent, piétonne pour la journée, est animée, bondée, bruyante, festive (le festival Mural et Fringe sont en cours, tsé : yeah!). L’ambiance est autre ici. Dès que les portes du Divan Orange sont franchies, le chuchotement est de mise. La foule est pour le moment clairsemée (plusieurs spectateurs ne se joindront à nous que pour le dernier acte).

Her Harbour, aka Gabrielle Giguère d’Ottawa, est seule sur scène avec son autoharpe. Après le brouhaha précédent, on est immédiatement apaisé par cette voix qui nous berce. L’assemblée est discrète, très respectueuse et semble agréablement surprise par la performance dépouillée, toute en retenue, mais qui laisse néanmoins place à une voix douce et forte à la fois. L’ambiance rêveuse est parfois interrompue par le bruit des bouteilles qu’on décapsule, les craquements du plancher et moi qui renifle à intervalle quasi réguliers à cause de mon rhume (mes excuses). Au terme de sa prestation, elle nous remercie et s’excuse timidement de parler si peu sur scène. Une longue minute est nécessaire avant que l’ensemble des convives reprennent conversation, comme pour préserver un instant supplémentaire la douceur et l’effet chimérique de cette prestation.

Entre ensuite en scène le deuxième acte, le groupe montréalais, Pallice. Bizarrement, et c’est peut-être le simple effet de la fatigue, j’accroche sur des détails absolument non-pertinents ; les souliers plateformes de l’une, les tics de l’un, le costume de bain de l’autre, la présence interrompu d’une choriste, les rires et les toussotements du quatuor (quintet si on ajoute la choriste). Néanmoins, la musique n’est pas vilaine et ils remplissent bien le mandat d’une première partie.

La petite salle se remplit davantage quelques minutes avant l’entrée en scène de la tête d’affiche, Aldous Harding. Cette dernière, avec sa voix, ses paroles, sa musique, a tout pour plaire à n’importe quel romantique vulnérable aux élans mélancoliques et collectionneur d’amours impossibles ou déçus ; son dernier album Party est parfait pour toute personne friande de ses états. Aldous Harding se présente à nous, toute de blanc vêtue avec sa guitare également blanche. Elle entame les premières notes de Swell Does the Skull en fixant longuement d’un regard plus qu’insistant les membres de l’assistance, le tout doublé d’un étrange rictus. Puis juste avant d’ouvrir la bouche, elle lève les yeux au ciel, ceux-ci pratiquement révulsés. Sa voix est saisissante, poignante.

Malgré une agilité vocale sans conteste, la théâtralité de la néo-zélandaise détourne l’attention ; on croit presque être témoin d’une expérience mystique et de l’interprétation d’un psaume… La foule est médusée (ou inconfortable c’est selon). Après les dernières notes, les applaudissements ne se font pas timides et on a droit momentanément à une autre Aldous Harding, hors personnage, qui nous offre un sourire discret, mais empreint de gratitude. Elle est ensuite rejointe par son acolyte Huw Evans (connu sous le nom de H Hawkline), un homme aux allures d’un John Lennon tenant un petit rôle dans Retour vers le futur 3 (ça semble farfelu, mais c’est quand même l’image qui vient en tête). Le visage contorsionné et les yeux révulsés reviennent de temps à autre, mais on les oublie davantage ; elle est dans sa zone et à vrai dire ça sert plutôt bien ses textes.

À mi-parcours, elle nous offre une version de Imagining my Man dépouillée de tous les arrangements habituels, une version qui est toutefois loin de tomber à plat. S’ensuit la pièce éponyme de son dernier album, avec une interprétation intrigante, où on peut presque parler d’anthropomorphisme, sa voix étant temporairement emprunté à celle d’un étrange moustique le temps du refrain. Elle termine sa prestation avec ce qui semble être une des préférés de plusieurs, Horizon, avant de revenir en rappel avec la pièce qu’elle dit être sa préférée au monde (rien de moins), Single Pigeon de Paul McCartney.

La foule déjà conquise en redemande toutefois davantage. De retour sur la petite scène, la dame semble émue et surprise, indiquant qu’il s’agit probablement de son premier « deuxième encore ». Elle hésite un moment et déclare qu’elle nous fera entendre sa nouvelle pièce, Pilot, mais ajoute qu’elle ne veut pas voir une seule personne filmer cette portion du concert, sans quoi … (Honnêtement, avec le regard qu’elle lance en articulant cet avertissement, personne n’a vraiment eu envie de savoir ce qui arriverait dans le cas contraire). La foule semble grandement apprécier cette offrande. Puis, c’est fini, chacun retourne chez soi, un brin perplexe quoique charmé par cette femme énigmatique, voire insaisissable. Elle me fait penser un brin au vilain petit canard, qui est en fait un joli cygne, si on le laisse s’épanouir. La voix est envoûtante, reste qu’il serait dommage que l’excentricité et la théâtralité empêchent quiconque de le réaliser.

Le point de vue de Nicolas Roy

Mes courriels. Dans un fouillis de sollicitations désespérées d’attaché(e)s de presse trop porté(e)s sur le suivi, je cible les valeurs sûres. Qu’on me pardonne. J’ai la paresse facile et le temps qui presse.

4AD. Maison des grands noms. Étiquette bullseye. On s’y arrête comme à un feu rouge. Piqué par la curiosité. Et oh! magie, ce coup-là, ça se nomme Aldous Harding. Première mesure, premier couplet : rivé. Essayer, c’est l’adopter. Point barre.

Ça fait court et ça dit pas grand-chose comme introduction, mais le spectacle va commencer.

Her Harbour s’empare de la scène. Jeune femme assise à la dégaine ténébreuse, bras superposés, croisés aux poignets, au repos sur un autoharpe, le pouce gentil sur les 36 cordes comme un rabot sur une poutre de crucifix grandeur tourment. On lui reconnaît une voix pleine et assumée et un propos qui mérite d’être lu. Un nuage de gaz-oil with plomb dans le réservoir à tisane serait néanmoins souhaitable. Histoire de faire sursauter les cœurs engourdis.

Pallice prend ensuite la place. Quintet tout en souples muscles et tendons douloureux. Entre le EP de mi-session et l’ascenseur turbocompressé à toit ouvrant panoramique. Ça se joue dans la béatitude et en bermuda sur gougounes à velcro. Et ça giggle et rigole pendant les ratées techniques et la quinte de toux. Pas de rigueur tenue, pas de mélodies retenues. Ah si, il y avait aussi une choriste de temps en temps.

Aldous Harding… Au-delà d’une musique qu’on se contentera de qualifier de poignante et délicate, deux observations :

Un, sa tenue de mémé-croisette (sans la visière et le déambulateur) et celle de son partenaire de scène, mix and match de Lennon 67 et tendre shérif de bourg brigand (avec bottillons de crotale et paletot de lin moka pour faire tough guy). Tonnerre de look!

Deux, son regard hagard perdu dans le vestibule, comme si venait de franchir la porte de la place son archange d’une nuit, descendu rien que sur une aile sur elle la veille au soir, volatilisé au petit matin, avec pour seule trace de son irruption un soupçon d’immaculée conception éveillée par des gargouillements de bedon. « Criss, ch’tu enceinte du christ, moé-là! », semble-t-elle s’interroger. Ça vous compose une singulière margoulette. À mi-chemin entre l’euphorie et la chienne de sa vie. Allégresse et affolement dans le même clin d’œil.

Bref, un regard intense.

Comme son répertoire. Qu’on vous recommande chaudement.

Sur ce, dodo.

Nicolas Roy et Mona Lacasse

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