La Deuxième Guerre s’installe dans le quotidien, défait les possibilités de la beauté dans le recueil Vanessa Bell. Sœur de Virginia Woolf écrit par Louise Cotnoir et paru ce printemps dernier aux Éditions du Noroît. Dans les poèmes, c’est « l’art du peu » derrière les coups de pinceau de Vanessa Bell qui est traduit, son désir de mettre de l’avant ce qui est oublié, l’ordinaire disparu avec le temps hostile. Nessa, passionnée par la luminosité, puis les couleurs, peint des maisons, des collines, des fleurs, des foulards qui adoucissent les portraits et échange des secrets avec ses toiles. Mais l’artiste ne semble pouvoir émerger que dans le lien singulier qui l’unit à Virginia Woolf; elle prend forme dans le reflet de ses yeux, « dans la fatigue du regard vitreux » de sa sœur. Leurs vies se dévoilent en parallèle, l’une trouvant ce qui lui manque chez l’autre, et inversement. Toutefois, Virginia Woolf mène divers combats, celui de la folie, notamment, où elle pactise avec la mort, alors que Vanessa Bell cherche à la garder vivante, malgré la volonté de la grande auteure.

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Derrière les murs d’une maison-rempart, une maison fantasmée, elle souhaite protéger sa sœur de ses pensées noires, sachant qu’elle écrit pour traverser la vie, et de la sorte mettre fin à leurs sommeils troublés, à leurs silences à la fois uniques et similaires. Elle veut qu’elles survivent ensemble, même si à n’en pas douter « on se remet plus facilement des bonheurs que des blessures de l’enfance » et jamais des oiseaux, oubliés là, lors des températures chaudes. Bien que Vanessa Bell puisse graver quelques cercles dans les cahiers de notes de Virginia Woolf, sa signature, comme elle l’écrit, l’obsession de l’écrivaine d’être la première la blesse. Elle gère difficilement sa jalousie, son affection qui s’apparente à celle d’un tyran, mais retrouve une certaine sensibilité devant la maigreur de sa sœur qui « cache mal l’évidement de sa personne » et qu’elle dessine pour entrer en relation avec son corps fuyant tout en espérant préserver un tant soit peu de lumière à travers les esquisses.

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Vanessa Bell ne se libère cependant pas de la mort qui détruit les lignées : son fils Julian, et maintenant, sa sœur suicidée, noyée comme une « Ophélie moderne » dont le corps est « balloté par les eaux furieuses de mars ». Si elle revisite la nuit les albums de famille, elle ne fait que tomber sur des souvenirs épars, peu enclins à nourrir positivement sa mémoire. Il n’y a que son atelier, un lieu clos où les toiles peuvent lui donner un sens, qui épargne son intégrité sans pour autant effacer la solitude. Vanessa Bell. Sœur de Virginia Woolf nous permet de découvrir une voix au féminin par le biais d’une autre; une poésie où les références foisonnent, en écho aux correspondances des deux femmes, de leur travail artistique respectif également, construite telles des « maisons sœurs » qu’on visite, pièce par pièce, comme des invités choyés.

Vanessa Courville

Vanessa Bell. Sœur de Virginia Woolf, Louise Cotnoir, Éditions du Noroît, 2016.