Mélisse, comme « MÉLASSE. De la résine épaisse, du goudron. Ce qui reste quand on enlève tout ce qui est clair, le condensé des angoisses », est le nom de la narratrice du premier roman de Clara B.Turcotte paru aux éditions Leméac. Une narratrice au physique amaigri par la maladie qui lui donne un genre androgyne et filiforme. Elle est une demoiselle-cactus, les épines toujours tournées vers les autres comme un corps défendant. Souvent, défaillant. Elle est gorgée de cette eau qui fait enfler ses joues d’anorexique, gorgée de liquides, de substances qu’elle avale pour mieux dormir. Parfois, pour mourir. « C’était idiot de ma part de penser que je pourrais mourir en avalant une bouteille d’aspirine, mais ça a l’air que c’est l’intention qui compte ». À d’autres moments, c’est un parti pris pour la vie; une existence où quelqu’un semble la protéger comme un ange gardien pour lui permettre d’avancer encore. Elle est persuadée que quelque chose, peut-être une fée, la préserve. « Je ne vais pas attendre de guérir pour commencer à exister, écrit-elle, ça pourrait être encore tellement long ».

Elle préfère donc pénétrer dans la vie des autres comme dans une deuxième chair qui lui permettrait d’éviter la sienne. Sa curiosité l’amène à scruter les moindres détails des gens qui l’entourent tout en conservant son caractère asocial, ce qui suscite généralement des sentiments de dégoût envers autrui. Les Jumelles Lamarre lui font penser à Marina, sa « poupée Barbie aux cheveux arrachés. Je ne souhaite plus vraiment entrer en dialogue avec des jouets torturés ». Les hommes la répugnent; elle préfère développer des relations avec des copains imaginaires plutôt que de se faire violence en donnant des câlins « occasionnels alors que son odeur avait déjà commencé à me lever le cœur, non pas parce qu’il sentait mauvais, mais simplement parce qu’un code génétique qui ne fittait pas avec le mien s’en dégageait ». Elle soupçonne son partenaire de pédophilie et son voisin Charlot, un pirate informatique, l’aide dans sa quête pour trouver des preuves accablantes.

Son langage est à fleur de peau, non loin des os. Il menace comme le vent de l’hiver : « J’ai attendu que le froid intense que seules les anorexiques connaissent s’empare de mon corps plein d’électricité nerveuse ». S’il semble à l’occasion rester en superficie des choses, c’est pour exploser l’instant suivant dans un humour cynique qui ne laisse pas le lecteur indifférent. Les mots qu’elle emploie participent de son autodestruction. Ils la mutilent comme des outils tranchants – résultat de la haine qu’elle cultive envers son corps et la honte terrible de vieillir dans une société valorisant la jeunesse comme un idéal. « Il faut affamer le démon pour le tuer », affirme-t-elle. Toutefois, il ne reste que cette écriture où « au début, on s’amuse follement, nos tics obsessionnels compulsifs s’en donnent à cœur joie. Puis on commence à avoir mal à la tête. Mais il faut continuer ». Il faut effectivement continuer, guidés par une nécessité que nous devons mener jusqu’au bout.

Vanessa Courville

Demoiselles-cactus, Clara B.-Turcotte, Leméac, 2015.