Crédit photo : Julie Artacho

Si plusieurs aimeraient avoir une vie plus mouvementée, le scientifique russe Lev Sergueïevitch Termen, alias Léon Thérémine, aurait préféré un peu plus d’accalmie, de points d’orgue. Du moins, c’est ce qu’on s’imagine en lisant le tumultueux roman Corps conducteurs (Us Conductors) de l’auteur anglo-montréalais Sean Michaels, inspiré de la vie non moins tumultueuse de l’inventeur de l’instrument de musique électronique éponyme, le thérémine. Objet qui plut tant à Lénine au début des années 1920 qu’il envoya le créateur en faire la promotion à travers le monde. Thérémine voyagea en Europe, puis s’installa à New York. Il rencontra Chaplin, Rockefeller et Gershwin; il tomba amoureux de la violoniste Clara Rockmore qui devint la meilleure joueuse de thérémine au monde. En 1938, il quitta subitement le pays pour la Russie : il aurait était espion pour le compte de l’Union soviétique et sa situation financière était désastreuse. De retour au bercail, il fut envoyé au goulag, puis enfin dans un laboratoire de l’Armée rouge. On le força à inventer des appareils d’espionnage − l’un d’eux lui valut le prix Staline.

Une vie invraisemblable? Aussi obscure et intangible, peut-être, que son invention.

« Il y a dix ans, la première fois que j’ai entendu jouer de cet instrument, je croyais qu’il s’agissait d’une voix, d’une aria. » me confie Sean Michaels, romancier et gagnant du prix Giller 2014, mais aussi journaliste musical pour la presse anglophone (Globe and Mail et The Guardian). « En voyant comment on en jouait, j’ai aussi été captivé par la relation du musicien avec son instrument. Quand on joue de la guitare, par exemple, nos doigts, notre corps sont en contact avec les cordes. Avec le thérémine, il n’y a pas de contact. »

À la manière d’un chef d’orchestre, celui qui joue de cet instrument doit bouger ses mains dans un champ magnétique créé par deux antennes et un boîtier électronique. Le son qui en surgit est fantomatique, un peu comme si la science effleurait le paranormal. En entendant la « petite boîte de spectres », Chaplin aurait eu si peur qu’il aurait blanchi avant d’en acheter une.

Lev, l’instrument

La musique du Thérémine provient d’ondes invisibles. « S’il est impossible de vraiment saisir la création de l’amitié ou de l’amour, il est aussi impossible de voir la mécanique du thérémine. », explique Sean Michaels. C’est d’ailleurs de l’invisibilité de cette relation entre le musicien et l’instrument que l’auteur semble s’être inspiré pour écrire Corps conducteurs. Dans ses relations avec les gens, Lev Termen, le personnage, se crée tout un monde, à commencer par son histoire d’amour qu’il entretient dans des lettres adressées à Clara. Celles-ci sont écrites au « tu » et reviennent en leitmotiv tout au long du livre comme une musique, une voix réconfortant Lev pendant son retour en Russie, puis au goulag. « En utilisant le « tu », explique Sean Michaels, je voulais souligner l’absence de Clara… Un amour à sens unique qui permet pourtant à Lev de survivre. » En amour comme en affaires, l’inventeur se ment à lui-même. « Termen est plus individualiste qu’il le laisse entendre. Il cache son ego, n’assume pas ses propres gestes. Il est dans la romance », affirme l’auteur.

En laissant à Pash, ami, partenaire d’affaires et escroc, le soin de gérer sa fortune et la vente de son instrument, Lev se laisse manipuler. Il sera même utilisé comme espion, trahi et berné à outrance par ses camarades soviétiques. Au goulag comme dans son passé mondain, ses geôliers sont souvent des amis : « Ils n’avaient rien de monstrueux, ils avaient l’air fatigués. Ils avaient l’air de pères, de frères. »

Termen, Lev Termen

Bien que Corps conducteurs soit ancré dans une époque qui obsède Sean Michaels, il ne s’agit pas d’un roman historique. Sean Michaels ne raconte pas la vie du scientifique, mais ce qu’elle aurait pu être. Il y a des trous dans la vraie histoire de Lev Termen alias Léon Thérémine, il y avait donc matière à inventer. De toute façon, à quoi bon tenter de saisir la vie d’un homme qui n’y arrivait pas lui-même? « On peut devenir un homme mort avant même de savoir ce que l’on est. », dit le personnage à un moment du roman. Le jeune romancier flirte davantage avec la romance et le récit d’aventures que le réel. « Je n’ai pas écrit une biographie parce qu’il en existe déjà une. » a déclaré Sean Michaels en entrevue. Peut-être s’approche-t-on davantage, d’une certaine manière, de la vraie vie d’un personnage historique lorsqu’on écrit une fiction.

« La fiction qui s’inspire de personnes réelles lève le voile sur un certain nombre de vérités. Je ne parle pas de dates ou d’endroits précis, ni même des véritables objectifs ou motivations du sujet. Nous ne savons rien de ces vérités que nous essayons de dévoiler ou transmettre. L’art m’apparaît comme un moyen de contourner l’obstacle, de découvrir une veine de métal qu’on a du mal à nommer ou dont on ne connaît pas le nom », suggère l’auteur.

L’histoire de ce livre est pleine de rebondissements : aventures, amour, action. Un James Bond plus amoureux que charmeur, meilleur érudit qu’espion. Sean Michaels a choisi de s’inspirer d’une vie incroyable, et y est allé de sa propre musique, d’un sens du punch à chaque fin de chapitre et de dialogues forts. Entre Termen et lui, il a fait apparaître du kung-fu, un meurtre et des lettres enflammées. Des éléments tout aussi invraisemblables et exagérés que la vie de Léon Thérémine.

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Extrait :

« Le son du thérémine n’est rien d’autre qu’un pur courant électrique. C’est le chant de l’éclair tapi dans les nuages. Jamais sa mélodie ne vacille ni ne s’épuise; elle persiste, reste, tient, dure, s’attarde. Elle ne vous abandonne jamais.

À cet égard, elle est meilleure que nous tous. »

 

 

 

 

 

 

Julien Fortin

Corps conducteurs, Sean Michaels, traduit de l’anglais par Catherine Leroux, Éditions Alto, 2016.