Pour leur troisième collaboration avec Tangente, les créateurs Evelyne Laforest et Rémi Laurin-Ouellette ont mis du cœur à l’ouvrage pour nous offrir une soirée en deux parties au Monument-National : deux créations où ils ont pu alterner leurs rôles, passant d’interprètes à chorégraphes. Curieuse de leur méthode de travail, je me suis invitée à leurs répétitions avant d’aller apprécier le produit final. Du choix du titre à la présentation sur scène, ce long processus est aussi un apprentissage commun.

Le moteur derrière la création de Le facteur humain est avant tout le désir du couple de danser et de créer ensemble. Donc, répondre à l’invitation de Tangente était tout indiqué. Ils sont partis de leur titre qu’ils ont avoué être un peu trop « grand » pour eux. Pourtant, ça ne les a pas limités dans leur travail. Au contraire, ils ont cherché à toucher l’essentiel de sa signification sans trop intellectualiser l’idée du facteur humain : « Nous, on est surtout dans la “physicalité” », affirment les deux créateurs, leur approche étant plus personnelle et instinctive.

Chacun puise dans son expérience et sa formation avec toujours cette volonté de laisser l’inconscient s’exprimer : « On trouve que le corps parle tellement. », disent Evelyn et Rémi. Ce désir de rendre compte d’un mouvement pur les éloigne en quelque sorte d’un courant prisonnier d’une logique de choquer, selon eux. Ils veulent plutôt « tendre des perches » au public et lui donner une place réelle. Celui-ci est alors libre d’y associer ses interprétations.

Pour (CO), Evelyn et Rémi ne sont plus sur la scène, mais deviennent des « accompagnateurs » de six diplômées de l’École de danse contemporaine. Ce changement de rôle peut sembler intimidant, mais se révèle un apprentissage à double sens. Cette première expérience de chorégraphe qui n’est pas quelque chose qui s’apprend vraiment paraît riche : « Il y a quelque chose de vraiment cool dans le fait d’être à l’extérieur. De dire, essaie ça, puis de voir », confie Rémi Laurin-Ouellette.

Pour Evelyne, le fait de travailler avec d’autres personnes a confirmé la valorisation de l’inconscience. Cette expérience qui s’approche plus de l’échange entre créateurs a permis de révéler le caractère des danseuses, leur force, leur sensibilité dans la recherche. Evelyne et Rémi leur ont laissé une belle liberté qui vient s’ajouter à toute la complicité de l’équipe.

Et sur scène…

Lorsque l’on sait tout cela, on arrive encore plus impatients à la première. Sur une scène dénudée de décor, Evelyne et Rémi se sont lancés dans cette danse à deux (Le facteur humain) ponctuée de solos où on a eu le loisir d’apprécier la particularité de chacun. En alternant les moments de lumière et de noir, ils ont exploré le mouvement avec une profondeur et une insistance quasi expérimentales. Privilégiant les mouvements au sol, les plus prenants en émotion, il faut le souligner, on a eu droit à un spectacle court et précis. L’énergie entre les deux danseurs était palpable et la chimie de l’habitude s’en ressentait. L’interdépendance des corps se voyait dans les gestes de l’un guidés par l’autre.

D’ailleurs, ce même thème se retrouve en filigrane dans les rapports entre les danseuses de la pièce suivante.

En effet (CO) dégageait une vive chaleur qui faisait plaisir à voir. Que ce soit les séquences en groupe, à deux ou en solo, les interprètes avaient une présence qui se mariait bien avec la chorégraphie. On ne pouvait s’empêcher de remarquer les « traces » d’Evelyne et de Rémi, dans le type de mouvement, mais aussi au sol, principalement. Bien sûr, en les regardant on pouvait voir leurs différences, la force et les faiblesses de chacune ainsi que la manière dont elles utilisaient leurs partenaires comme levier, support et complice.

On peut dire que le défi double de présenter cette soirée en deux créations uniques, mais en temps qui s’influencent, est réussi. L’imaginaire d’Evelyne et de Rémi, axé sur l’instinct est tout simplement beau à voir. On a certainement envie de suivre leur évolution à travers leurs projets.

Rose Carine H.

(CO) + Le facteur humain d’Evelyne Laforest et Rémi Laurin-Ouellette est présenté jusqu’au 29 novembre à 16h au Monument-National.