Il faut croire qu’elle est en voie de devenir notre chouchou, puisque le hasard a décidé qu’on aborderait une fois de plus le plus récent roman d’Audrée Wilhelmy, j’ai nommé Les sangs. Mais cette fois-ci, nous n’étions non pas quatre mais bien cinq lecteurs voraces à s’ostiner autour d’un livre. À Mélissa (fondatrice des Méconnus), Nicolas (journaliste pigiste), Marie-Andrée (prof au cégep) et moi-même s’est ajoutée Edith, également collaboratrice aux Méconnus. Le genre pèse lourd dans la balance des participants et sera sujet à maintes discussions au cours de la soirée, puisque Les sangs explore les écrits de sept femmes qui ont toutes, avec plus ou moins d’intention, succombé aux mains d’un aristocrate sensuel et sanguinaire.

(Veuillez prendre note qu’à partir d’ici, pour des raisons d’impartialité, Chloé parlera d’elle-même à la troisième personne.)

Le premier élément qui ressort est que les membres du club de lecture ne seront pas tous d’accord. « Débat! Cool! » de s’exclamer Mélissa. Car la dernière fois, beaucoup de flattage mutuel de dos avait eu lieu et ça manquait un peu de piquant. Au coeur du conflit : l’agentivité des femmes et la plume de l’auteure. Mélissa est la première à se mouiller et pointe immédiatement du doigt le concept de la femme qui se sacrifie pour un homme, concept qui l’horripile au plus haut point. Elle avoue avoir eu beaucoup de difficulté à surpasser ce premier découragement face au côté soumis des personnages féminins de cette histoire à la Barbe-Bleue.

Marie-Andrée propose une première piste de réflexion : et si, comme dans tout conte, les personnages n’étaient tout simplement pas dirigés par leur quête? En effet, le peu qu’on sait des personnages et de leur passé tourne autour de leur mort. Mais il faut aussi tenir en compte que le roman est construit sur l’alternance de points de vue, entre les journaux intimes des unes et les observations de Féléor, l’homme à la source de toute cette violence, et comme le dit Marie-Andrée, « c’est parce qu’on est toujours confronté à deux regards que ça finit par avoir un sens ».

Edith s’engage sur une autre voie et avance que l’intérêt du roman réside dans le soin que met Wilhelmy à brouiller les pistes entre victime et bourreau, ce qui lui rappelle les théories de Deleuze sur la non-binarité des relations sadomasochistes. Certes, certaines femmes de Féléor se laissent assassiner, mais n’a-t-il pas lui-même forgé sa personnalité sur les fantasmes de Mercredi, une villageoise lubrique qui se disait prête à mourir pour lui? Bien sûr, dès le départ, le personnage masculin est déjà un peu morbide, comme l’explique Nicolas : « Le fait aussi que elle [Mercredi], elle se fait déchirer la face par un sabot, pis lui la première affaire qu’il fait c’est de lui donner un bec pis elle lui crache des dents dans la bouche… Alors son premier contact avec une femme c’est de se faire vomir des dents dans le palais. » Puis est venue Constance, sa première femme, qui lui dictait les attouchements obligatoires sous le couvert d’expériences scientifiques. Mais cette femme mature, n’agissait-elle pas uniquement dans son propre intérêt sans même se questionner sur les envies de son mari passif? « Pauvre lui », a tout de même admis Mélissa, avant qu’on passe au sujet suivant.

Sept femmes, une écriture?

Deuxième grosse source de tension : l’écriture. Alors que Mélissa et Edith l’ont trouvée trop conventionnelle, voire s’apparentant à celle « d’un vieux croulant de quarante-sept ans » (dixit Mélissa), Nicolas, Marie-Andrée et Chloé en ont apprécié la précision et l’économie. Et si Chloé, appuyée par Nicolas, s’est avancée à dire qu’elle a aimé la variation dans l’écriture entre les journaux intimes, elle s’est tout de suite fait rabrouer par l’autre équipe, qui trouvaient que les différences étaient négligeables. Encore une fois, c’est Marie-Andrée qui tranche la question : si on dénote un jeu certain sur la structure et la forme des fragments, la plume, elle, reste plutôt semblable.

Surtout, la qualité de la plume tient à sa capacité de situer l’histoire hors du temps – ou du moins, à quelques détails près. Les descriptions tant des chiens de chasse que des corsets ou du tarot prouvent que l’auteure a poussé ses recherches un peu plus loin que le dictionnaire des synonymes (dixit Nicolas), sans qu’on ressente que le vocabulaire spécialisé est plaqué sur l’histoire.

La réaction la plus virulente de la rencontre a probablement été quand Chloé a mentionné la fameuse scène des orteils de la ballerine. Des « ouache! » et des « oui! » ont fusé au même moment, mais personne n’est resté de glace. Nicolas, amateur de gore, a admis avoir été accroché à partir de ce passage. Pour ceux qui n’ont pas lu le livre, il est question de la rencontre entre Féléor et Abigaëlle, une ballerine de haut niveau. Alors qu’elle enlève ses pointes dans sa loge et découvre des pieds mutilés et couverts d’ampoules, Féléor s’empresse de venir les lui lécher et grignoter tendrement…

Les sangs, un titre évocateur

Comme Chloé avait proposé une analyse personnelle du titre, chacun y est allé de sa suggestion. Pour Edith, Les sangs représente l’encre et la jouissance, des liquides qui sont reliés à la violence, l’érotisme et la mort. La théorie de Chloé penchait plutôt vers l’opposition mort-vie : la mort à cause du sang répandu et des blessures de ces femmes, mais aussi la vie, car le sang est une métaphore souvent employée pour caractériser le tempérament d’une personne, tempérament qu’on découvre grâce aux journaux intimes. Pour Nicolas, ce sont « les sangs qui giclent des différents endroits du corps », et Mélissa de renchérir : « Chacune a giclé d’une différente manière, effectivement. » S’en est suivie une discussion sur qui a giclé comment, ce qui annonçait déjà un certain déclin des facultés des membres du club de lecture.

Entre meurtre et suicide, entre dépression et névrose, le sort des sept femmes de Féléor Barthélémy Rü n’est pas des plus joyeux. « Déprimant », selon Mélissa, qui admet tout de même ne pas avoir profité des conditions de lecture les plus avantageuses. Pour boucler la boucle, la discussion est revenue sur le libre-arbitre des personnages. Féléor les a-t-elles poussées à désirer la mort? Ou l’ont-elles plutôt conditionné à agir comme son ancêtre le Grand Veneur, le traqueur de bêtes? La narration interne ne permet pas d’aborder les motivations des personnages à partir d’un point de vue extérieur, omniscient. C’est là la beauté du livre : dans Les sangs comme dans toute chose, rien n’est entièrement noir ou blanc.

Pour conclure, ce n’est pas sans raison que le deuxième roman d’Audrée Wilhlemy continue de faire parler de lui même si plus d’un an s’est écoulé depuis sa parution. En fin de compte, les membres du club de lecture sont tous repartis avec un peu d’eau dans leur vin (ou leur bière) et l’envie de recommencer l’expérience. Le mois prochain, on s’essaie à l’essai. À suivre!

-Chloé Leduc-Bélanger

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