EL VY (crédit photo : Deirdre O’Callaghan)

China a une piètre opinion de la perle du Michigan. Jean a pris un bain de chocolat chaud avec des guimauves électroniques en surface. Nicolas jase de longues haleines et de temps perdu retrouvé. Et on vous prie de n’y rien comprendre. À lire et ouïr pour saisir!

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Artiste : Protomartyr
Album : The Agent Intellect
Étiquette : Hardly Art

On considère parfois Détroit comme une ville à l’avenir exsangue et sans espoir, atteinte d’une maladie se propageant dans tous les recoins de la société. Protomartyr, dont les membres en sont originaires, peint ce portrait d’une société malade avec finesse. Joe Casey ne chante presque pas, les mots sont prononcés à la manière d’un prédicateur itinérant. Les thèmes varient, de la laideur humaine face à la religion jusqu’aux histoires d’amour, notamment celle d’un père décédé et d’une mère atteinte de la maladie d’Alzheimer (les parents de Joe Casey). Sa musique ? Du post-punk. Et je dirais même qu’il n’y a rien de plus post que Protomartyr. On a l’impression d’écouter le son d’un futur proche, entre les mots livrés par Joe Casey et les bruits lourds (une qualité ici) des musiciens Greg Ahee, Alex Leonard et Scott Davidson. À écouter à plusieurs reprises afin d’apprécier pleinement. (China Marsot-Wood)

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Artiste : Half Moon Run
Album : Sun Leads Me On
Étiquette : Indica Records

Celui-là, il faut en parler si ce n’est que pour statuer. Après Dark Eyes et son retentissent succès chez nous comme partout, le trio devenu quatuor fait de Devon Portielje, Dylan Phillips, Conner Molander et Isaac Symonds avait du pain sur la planche pour éviter la guigne ou le dégrisement du deuxième album et faire de la face B de sa série de quatre spectacles à guichet fermé au Métropolis en avril prochain autre chose qu’un mal nécessaire entre deux hits consacrés du brillant aîné. Lourde tâche et pression ressentie sans aucun doute. Le résultat : un album moins accrocheur, urgent et frappant que lissé, mûr et exigeant. Avec son meilleur moment en 13e et dernière position (Trust) et son plus mièvre en guise d’introduction (Warmest Regards), on en retiendra une sévère perplexité au premier contact et un lâcher-prise à l’au revoir. Sun Leads Me On n’est pas mauvais. Il est plutôt condamné à l’ombrage du grand frère. (Nicolas Roy)

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Artiste : Small Black
Album : Best Blues
Étiquette : Jagjaguwar

Si je dis bain moussant chaud, vous pensez détente, repos mérité (ou pas), journée glaciale à combattre, que sais-je de positif? Alors cet album est pour vous. Ceux pour qui bain égale plaisir inutile, gaspillage de temps et d’eau, chaude de surcroît, qui tourne en rond, que sais-je de négatif encore? Ceux-ci n’auront pas plus tort que les premiers, car comme disait Jean Renoir, « tout le monde a ses raisons ». Mais une chose est sûre : ils ne figurent pas dans la liste des adeptes naturels de ce troisième opus de Small Black : piano relaxant pour l’esprit comme les tympans (Boys Life), rythmes électroniques chauds (Big Ideas, Pt. 2), paroles tournant en rond (No One Wants It To Happen To You), volume à un niveau reposant (XX Century), voix apaisante du chanteur-claviériste Josh Kolenik à en sublimer le givre au pavillon des oreilles. La techno sans transe fiévreuse, le rock sans tempérament agressif (Personal Best), la mousse sans irritation aux yeux. Remarquez, j’aurais pu aussi évoquer un chocolat chaud avec de minuscules guimauves blanches fondues en surface, allégorie gourmande toute désignée du bain moussant – ou de ces Best Blues à savourer le long de notre saison froide. (Jean Lavernec)

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EL-VY

Artiste : El VY
Album : Return To The Moon
Étiquette : 4AD

Rassurez-vous admirateurs inconditionnels de l’international The National, son ténébreux baryton Matt Berninger ne vient pas de passer à autre chose avec EL VY (forme plurielle d’Elvis, vous l’aurez compris). Le chanteur, qui promet toujours de consacrer sa vie et toutes ses énergies à son mégagroupe baume-sur-l’âme, a néanmoins été séduit par l’invitation du multi-instrumentiste et ancien compagnon d’infortune Brent Knopf (autrefois Memonema et maintenant Ramona Falls). Une idée simple et semi-sérieuse, celle de remplir un fichier commun nommé « The Moon » de fragments de texte et d’ébauches de pièce pour, éventuellement, et si les étoiles s’alignent, en faire jaillir un projet B entre deux tournées ou séances de studio A. Or, l’« à temps perdu » s’est mué en entreprise rigoureuse en novembre 2014 pour aboutir un an plus tard en un album tout ce qu’il a de plus achevé. Sur 11 des 450 démos proposés par Knopf, Berninger a couché quelques-uns de ses textes les plus personnels à ce jour. Grand bonheur pour nous, on pourra entendre de vive et profonde voix l’intégralité du projet au Théâtre Fairmount le lundi 16 novembre prochain. En attendant le septième album de The National en chantier, nous dit-on. Double joie! (Nicolas Roy)

Pour le détail du spectacle, c’est ici.

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Artiste : Rival Consoles
Album : Howl
Étiquette : Erased Tapes

Si un touche-à-tout comme Andrew Huang a relevé le défi de composer et de chanter sur une chanson pop avec seulement l’eau comme source instrumentale, Ryan Lee West, l’artiste derrière le projet Rival Consoles, tend de son côté à faire une symphonie tous genres confondus à partir de l’électronique, genre vaste qui repousse à tort nombreux tympans et tempéraments seulement à la mention de son nom. Mais Rival Consoles, grand adepte de l’adage « faire plus avec moins », préfère créer ses propres échantillonnages que ceux, génériques, trouvés sur d’innombrables logiciels ou banques de sons, en plus de chercher à se limiter à une pincée de couches soniques plutôt que l’habituelle avalanche où l’esprit de l’auditeur est enseveli. En guise de comparaison, et pour démontrer la richesse potentielle d’une telle approche, avec une semblable économie de moyens, l’album Consumed (1998) de Plastikman a donné des résultats complètement à l’opposé : là où Richie Hawtin avait créé une techno minimale anxiogène, quasi oppressante, lourde de menaces sous-jacentes, West nous offre un son chaleureux, aéré, avec une approche acoustique à échelle humaine, prouvant qu’on peut encore planer avec des sons concrets, issus du monde physique, arrangés de manière harmonieuse. (Jean Lavernec)