Crédit image : Sophie Latouche

N’en déplaise aux Lise Thériault et Marie-France Bazzo de ce monde, ce n’est sûrement pas en se dissociant du féminisme et du collectif que le sexisme risque de prendre fin. Heureusement, d’autres se retroussent les manches au lieu de se regarder le nombril, et s’attaquent à un problème encore plus persistant qu’une infestation de punaises de lit : la sous-représentation des femmes. Parmi ces battantes, on retrouve Daphné B., Marie Darsigny et Sara Hébert, qui ont fondé les Filles Missiles, une plateforme de diffusion pour les auteures et artistes femmes.

Je pourrais écrire des lignes et des lignes sur ce projet tellement il m’enthousiasme – la qualité des textes et des œuvres est tout aussi impressionnante que la superbe présentation visuelle des versions numérique et papier –, mais il me semble plus intéressant de donner la parole à la Fille Missile Daphné B. Voici donc une entrevue avec elle :

Q.1  Considérez-vous que les écrivaines et les artistes femmes sont sous-représentées dans les médias et espaces de diffusion actuellement au Québec?

 R.1 Dans le milieu de la culture, je pense que les femmes sont tout aussi nombreuses que les hommes, mais moins visibles. Elles se font octroyer des positions avec moins de responsabilité et de pouvoir.

Le manque de visibilité ne se situe pas simplement au niveau des médias. L’effacement systématique de la femme est beaucoup plus complexe et pernicieux. Par exemple, en jetant un coup d’œil au corpus universitaire québécois, on se rend vite compte d’une chose : si l’œuvre des femmes existe, elle n’est pas beaucoup étudiée. C’est presque une blague que de penser qu’en 2016, il m’a fallu attendre la maîtrise et un cours de littérature féministe pour que je fasse la connaissance d’auteures. Pendant mon baccalauréat, on m’a fait lire la femme comme un personnage. Pas comme une auteure.

Non seulement ça, mais on ne traite pas l’œuvre d’une écrivaine ou d’une artiste femme de la même façon que celle d’un homme. La réception critique est systématiquement biaisée (qu’elle provienne d’un homme ou d’une femme), ne serait-ce que dans le vocabulaire qu’elle emploie. On parle par exemple d’« écriture féminine », alors que jamais on ne pense rattacher l’écriture d’un homme à son sexe.

Q.2 Pourquoi avez-vous créé un espace de diffusion non mixte?

 R.2 Comme je l’ai dit, les femmes ne sont pas moins nombreuses dans le domaine culturel, mais certainement moins visibles. Avec Filles Missiles, on voulait créer un espace alternatif qui se situait en dehors du sexisme systématique et « normatif » de notre société, un espace qui serait entièrement dévoué aux femmes. Pour remplir cette mission, la non-mixité du blogue était nécessaire. Les hommes sont bienvenus en tant que lecteurs, mais la plateforme veut mettre de l’avant le travail d’artistes femmes.

Q.2 Pourriez-vous expliquer la démarche derrière votre projet et votre ligne éditoriale?

R.2 Je pense que j’ai déjà répondu à une partie de la question. Pour ce qui est de la ligne éditoriale, elle se rapproche de l’ « alt lit » américaine, sans toutefois être rigide et univoque. Nous voulions proposer quelque chose d’ultra-contemporain, de postinternet même. Or, il est évident que le contenu du blogue dépend aussi des soumissions reçues et du dialogue entre notre regard éditorial et celui des auteures. Bref, la ligne éditoriale de Filles Missiles est fluide.  Toutefois, on tente d’éviter le plus possible de tomber dans une littérature hermétique, exotique ou clichée.

Q.3 Qu’est-ce qui vous a motivées à faire une version papier des Filles Missiles?

 R.4 L’objet numérique et l’objet papier ne se contredisent pas, mais diffèrent aussi l’un de l’autre. On entretient un rapport différent avec un livre que l’on peut feuilleter, surligner ou encore prêter, qu’avec un texte en ligne. C’était agréable de proposer une version papier, parce que cela nous donnait aussi un prétexte événementiel, et le but de Filles Missiles, c’est aussi de créer une communauté. Pour que cette communauté existe, il fallait nécessairement susciter des occasions de rencontre. Le lancement d’un magazine était une bonne occasion de le faire. D’autre part, avec le magazine papier, Filles Missiles occupe désormais un autre espace public, celui de la librairie.

Q.5 Pouvez-vous dégager une esthétique, des thèmes et/ou des enjeux privilégiés par les artistes et auteures que vous publiez?

 R.5 Le faire, ce serait s’engager sur un terrain glissant. Filles Missiles est une plateforme qui diffuse de l’art. Ce n’est pas un comité qui dicte des thématiques ou des sujets à aborder. Je pense que les artistes femmes ont beaucoup à dire et sur toutes sortes de sujets.

Toutefois, il peut se dégager une pensée féministe de certaines œuvres. C’est peut-être parce qu’un artiste prend le parti d’interroger le monde, en partant de sa propre expérience, de sa propre subjectivité. La pensée féministe comme résultat de cette interrogation émerge d’une forme de lucidité par rapport au monde dans lequel on vit, à savoir une société patriarcale qui dicte, balise et tente d’effacer certaines « manières d’être ».

Q.6 Quels sont vos critères de sélection pour les œuvres?

R.6 On n’a pas de critères de sélection, sauf notre façon toute personnelle et subjective d’être touchées, transformées par un texte. Ici, on n’est pas en train de respecter une recette, de casser des œufs! Ni d’additionner des chiffres.

La lecture que l’on fait de n’importe quelle œuvre est subjective. Qui peut prétendre du contraire? Évidemment, Marie, Sara et moi avons des goûts qui diffèrent, ce qui amène de la diversité dans nos choix.

Q.7 Quand aura lieu le prochain lancement?

 R.7 Le prochain numéro papier sera lancé à l’automne. D’ici là, il y aura d’autres événements et une possible seconde édition de notre soirée de lecture Cher Journal (suivez-nous sur Facebook, Twitter, Instagram ou Tumblr).

Pour vous procurer la version papier, par ici!

Edith Paré-Roy