Hélas ! telle est l’insondable loi de la destinée :

dès qu’un homme est intelligent,

ou bien c’est un ivrogne

ou bien il fait des grimaces

à faire fuir tous les saints du paradis.

Nicolas Gogol

Extrait du Revizor

 

Dimanche matin bipolaire, Jasmine voulait entrer au MAC rapidement, le froid lui sciait les fémurs. Un froid semblable à Iqaluit en pleine nuit lorsque l’on sort du bar du Frobisher Inn et qu’on erre dans la steppe nordique pour choper un grand frisson qui vous attache au sol pour ensuite vous occire sur place. De marbre comme un poteau d’Hydro planté devant le musée, Jasmine, rageant, me dit :

  • Bon, tu veux tu que je meure congelée icitte ?

  • Attends, ça sera pas long, j’finis ma clope!

  • Ta cigarette va nous tuer…

  • Ça ou autre chose.

  • Bon, on rentre tu là.

  • Enwoye, rentre, j’vas te r’joindre. »

La Biennale de Montréal battait son trop-plein d’employés pour la demi-douzaine de visiteurs que nous étions. Je m’arrêtai net devant le projet de l’Arctic Perspective Initiative. Changer les oripeaux aux motifs coloniaux qui flottent dans le murmure du vent polaire pour les drapeaux aux couleurs et ornements originels des Premières Nations, voilà une idée intéressante pour les peuples du Nord, me disais-je, névrotiquement. Les peuplades circumpolaires comme les communautés des temps immémoriaux n’ont rien à foutre de nos sous-cultures anglo-saxonne et française. On se démerde avec nos problèmes identitaires, on n’a pas à pelleter nos problèmes dans la cour des autres. Si j’étais amérindien, je ferais la révolution tous les jours. Comme je suis un dandy-vaurien, je révolutionne avec ma plume de mouette pêchée dans un trou d’eau près du Canal Lachine.

On marchait dans les allées, sans trop savoir où regarder. C’était tout le fond de la question: que regarder ? Car, il n’y avait rien à voir. Peut-être une vidéo ici et là, des installations alambiquées dont on ne comprenait pas un fichtre sens. L’avenir, me disais-je, le thème de l’avenir ? Quel avenir ?

Près des propositions artistiques, on pouvait lire sur les signalétiques des romans pour expliquer les œuvres. Bien que j’aime apprendre, je déteste qu’on me donne la leçon. La force d’une œuvre d’art actuelle, c’est sa puissance discursive, ce qu’elle a à raconter ou pas. Dès fois, la beauté suffit… Or, lorsque l’on m’explique ce que je dois comprendre, habituellement, je me sauve à la course. Ce que je fis. L’envie d’un café dépassait de très loin mon désir de voir une œuvre de plus. De même, la barista de chez Larue et fils m’invitait à apprécier ses œuvres éphémères. Je pris la main de ma Jasmine adorée et lui sommai de me suivre sur Jarry, dans Villeray.

À la sortie du musée, en la qualité de Sybarite voluptueusement infatué, je remis un paquet d’allumettes aux commissaires de la Biennale. On me toisait de la tête au nez, levant la main dans les airs avec les allumettes, un des commissaires me balança :

  • Pourquoi tu me donnes des allumettes ?

  • Parce que c’est ça l’avenir.

  • L’avenir de quoi ?

  • De l’humanité.

Il ne sembla pas allumer. Un jour, ce paquet aura une valeur marchande supérieure à tous les Picasso ou Molinari, car sans feu, comment se chauffer l’hiver lorsque le monde aura croulé sous la bêtise humaine ?

Mon manteau élimé ressemblait plus à un flasque oripeau, une guenille en lambeaux, qu’au manteau de cachemire et col de martre, naguère si beau. Je devais absolument le faire rapiécer. J’irai voir Petrovicth, mon tailleur habituel, dans Rosemont, son commerce est situé près de l’église ukrainienne aux coupoles byzantines sur Iberville. Or, avant, je me dois de lamper un espresso bien serré, sans quoi je serai pris d’une crise de panique. Le café est ma passion, ma souffrance, mon seul vice et ma délivrance. L’odeur simple des arômes de l’arabica bien torréfié suffit à faire monter en volutes dans mon cerveau la bonne humeur. Voyons maintenant à ce que cette barista sache répondre à mes plus hautes et légitimes attentes.

Arrivé sur place, tout de suite, je réclamai cette fameuse barista :

  • Bonjour bonjour Monsieur, comment allez-vous ?

  • J’irai mieux lorsque vous m’aurez servi un corsé sans trop d’amertume.

  • Lait chaud ou froid ?

  • Quelle question ! Froid… froid Madame!

Je la vis entreprendre la machine Saeco, une marque que je n’apprécie guère, mais dont l’utilité n’est pas à discuter en ce moment. Bien qu’elle serra trop fort le manche et que je ne la vis point nettoyer le manche pression comme il faut, elle y signait de magnifiques motifs sur la crema, ce qui eut tôt fait de calmer mes angoisses. Elle me remit le café au comptoir et s’empressa de me demander :

  • Mettez-vous du sucre ?

Je me fouettai le café dans la gorge, ma barbe mouillée par la créma et le café, j’écumai et salivai, car l’amertume fut trop prononcée. Cela dit, mon café ingurgité, je sentais mon esprit prendre corps. Je la fixai un instant, avant de lui dire :

  • Un autre tout de suite et un bol de café au lait pour Jasmine.

Nous nous sommes assis. Je pris le Journal de Montréal dans les mains pour tomber sur la chronique de Sophie Durocher. Encore une fois, elle jactait comme une poule pas de tête qui s’écoute réfléchir comme son connard de mari. Je regardai Jasmine dans les yeux et lui déclara mon amour.

À suivre chez Pétrovicth…

Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste

Parce la réalité est une fiction, l’objectivité, une chimère…