« L’Amérique a inauguré une tradition

où les plus riches consommateurs

achètent en fait les mêmes choses

que les plus pauvres.  »

– Andy Warhol

Extrait : Ma philosophie de A à B et vice versa

Petrovich patientait dans son atelier sis au coin des rues Crescent et Sherbrooke. Jasmine a pris l’avion, retour à New York et attendu : une conférence sur Warhol au MOMA cette semaine. Libre comme un soulier sans lacet, je me taillai un agenda à l’image de mon café : bien serré. J’entrai par l’arrière-boutique, un souhait de surprise, une lubie puérile, qui n’amusait que moi-même. Sans m’annoncer, j’ouvris la porte d’entrée avec célérité et je m’empressai de surprendre mon ami :

  • Привет PETROVICH!

  • Вы….?

  • C’est moé Petrov!

  • Ahhhhhhhh!!!!!, s’exclama-t-il, captieux et emphatique…

Petrovich est démarqué d’un vol nolisé sur Montréal en 1991, alors que l’Union Soviétique volait en éclat. Sans un rouble, je lui proposai un billet d’avion et un lit pour l’accueillir, attendant que la situation se résorbe, or ; depuis l’arrivé au trône du nouveau Tsar, il pleure son pays et le souvenir de sa babouchka adorée, morte à Omsk, après qu’on lui coupa le gaz en hiver, un peu comme Hydro en 2014, qui vient interrompre l’électricité aux pauvres gens pour ensuite la redistribuer à perte aux Américains; qui ampute la chaleur à même nos poches tout en bombant le torse, sans vergogne. Depuis lors, Petrovitch s’échine et serine des vieux chants folkloriques russes, des poèmes de Loukonine, de Blok… Bref, il est pathétique et charmant.

Sur l’établi patientait une tonne de manteaux, de bottes et de Chapkas. Petrovka – pour les intimes –, bosseur impénitent, patient et fou, cherchait à gagner son paradis en habillant tout l’ouest de Montréal. Je ne sais d’où vient cette idée débile qui consiste à accumuler le plus de fric possible tout en perdant les trois quarts de sa vie dans un cagibi gros comme un nid d’autruche. Je lui fis remarquer, il me balança d’un ton sec et acidulé, un peu comme un Bordeaux 2009 :

  • Je dois gagner ma vie!

  • Tu l’as ta vie, Petrovka!

  • Si je la veux encore pour longtemps, je dois bosser : qui va payer le loyer et habiller les chiards, hein?

  • Ta femme bosse, tes enfants bossent avec toi et tu amoncèles de l’ouvrage pour dix gars!

  • De quoi je me mêle?

  • Comme tous les intellectuels, de tout ce qui me r’garde pas!

Le Black Friday battait déjà son plein, les clients allaient et venaient dans sa boutique, ça se ruait comme des rhinocéros aux prises avec l’hypothermie. Car, je dois souligner aux lecteurs – infidèles lecteurs auxquelles j’aurai la peau! – qu’un manteau confectionné des mains de notre Petrovka valait une attention particulière dans une soirée mondaine; le tout bourgeois montréalais s’affichait avec un manteau de notre camarade. Je dis à mon Russe :

  • Tu fais des spéciaux pour le Black Friday??

  • Black quoi?

  • Le jour des vidanges Petrovka, les vidanges!

  • Mais de quoi parles-tu?

  • C’est le moment où les magasins sortent les vidanges et y affichent des prix concurrents. C’est le jour où la banlieue débarque et paie pour se faire avoir!

  • Ah oui, comme ils sont cons ces Américains. Riches ou pauvres, l’attrape fonctionne.

  • Bah, tu sais Petrovka, en Amérique, si y a une chose qui n’a pas de caste, c’est bien la connerie. Elle est partout répartie de la même manière, sans classe, sans odeur…

  • Bon, laisse-moi bosser. Et puis, pourquoi es-tu venu ici?

  • Mon manteau, il est déchiré de partout!

  • Laisse-le-moi, reviens demain, je vais t’avoir refait ça

Je marchais sur Crescent, un Chagall ornait la devanture d’une galerie, je songeai à mon ami. J’ai souvenir de notre première conversation, un peu avant son arrivée au Québec – sa deuxième Russie, comme il aime encore à le répéter. Je glandais à Pskov, je me la radinais d’Helsinki, où je déclamais des poèmes acadiens; un panégyrique de Paul Warren, du temps qu’il louait la poésie chiac.

Après avoir lampé une tonne de Longs Drinks avec un admirateur finnois, qui, par la suite, me suivit comme un chien errant, nous traversâmes la Mer de Finlande, jusqu’en Estonie, pour subséquemment gagner la Russie, non sans effort. Sur Pskov, nous fîmes la connaissance de Sergueï Petrovich Kotov, un barista tenant bistro près de la Miroja, où l’on a été accueilli comme des Romanov, bien que nous étions saouls. Je me souviens, comme hier : depuis des jours nous logions au-dessus du bistro, un cagibi infect. Chaque matin, les conversations allaient et venaient dans tous les sens jusqu’à ce jour où, alors que nous palabrions de Nestor l’Hagiographe, il m’interrompit violemment, comme si l’ombre de Lénine venait le hanter soudainement :

  • Bordel! Mais que faites-vous à Pskov, chez moi ? Des espions russes. Pérestroïka? FBI?

  • L’Union soviétique n’est plus, fou! On est touristes, c’est toute!

  • Sortez de mon bistro et allez vous saouler ailleurs!

La tirade dura un temps, jusqu’au moment où, épuisé, il baissa pavillon et sortit sa bouteille de vodka. Après quelques rasades bien enfilées derrière la cravate, il prit en duel mon errant finnois, qui fuit aussitôt par la Miroja, on ne le revit jamais par la suite. Je l’entends encore s’époumoner en voyant le finnois longer la rivière : « Je ne suis pas Pouchkine, ni Lermontov, mes duels, moi, je les gagne toujours! » Depuis lors, une amitié sincère et faite de beaucoup d’alcool s’est gravée comme des fissures nerveuses dans le marbre blanc Arctique.

Contre vents et tarés, notre séculaire amitié perdure.

– Michaël Lachance

Parce la réalité est une fiction, l’objectivité, une chimère…