Peut-on toujours tomber plus bas? En cherchant à cerner les frontières de sa relation avec Frank, une jeune femme met des mots sur les abus et les chutes qui jalonnent sa vie. Il y a d’abord ce Frank, être narcissique et manipulateur qui l’attire et la rejette dans un même mouvement. Incapable de se faire confiance, dépendante de cette flamme qu’elle allume dans le regard et qui agit comme une drogue, la narratrice, Rosalie, retombe à tout coup dans les filets de l’homme et s’en veut, se méprise, ce qui ultimement justifie la rechute, puisqu’elle ne vaut pas mieux. Souris prise entre les griffes d’un chat qui exerce là son seul pouvoir, Rosalie rejoue perpétuellement une autre scène, celle de l’inceste que lui a fait subir son père.

Avec Choir, son deuxième roman, Rosalie Lavoie dessine avec pudeur une histoire sombre, celle d’une femme blessée dont le corps est un moulin où transitent amour et terreur, angoisse et passion, un corps vieillissant qui a donné la vie à deux reprises et éprouvé son lot d’ignominies, jamais nommées, toujours présentes comme une toile de fond. Dans un cauchemar récurrent, on la souille dans un lit et on lui sourit, et lorsque son père tombe malade, la phobie des punaises, insecte nocturne qui profite du sommeil de ses victimes pour user de leurs corps, la prend. Par un aller-retour qui relie les premiers souvenirs de la narratrice au présent de l’histoire, Lavoie évoque les séquelles d’une enfance à couteaux tirés. Le père violent, explosif; les grands frères tout comme elle des « petits crisses »; la mère qui finira par abandonner la famille, cauchemar concrétisé pour l’enfant que Rosalie est.

Rosalie écrit et contourne la difficulté d’écrire par l’utilisation d’une langue souple, nuancée, au souffle indéniable et d’une grande maîtrise. Mais qui est Rosalie? L’autofiction à l’œuvre dans Choir épaissit le mystère de cette espèce de journal intime plein de non-dits et de secrets sur lesquels on ne lève que trop brièvement le voile. L’évocation prime sur la description, laissant des zones d’ombre partout mais permettant au lecteur d’y trouver ce qu’il désire y voir. La narratrice se cache par l’écriture de la même manière qu’elle tente de se substituer aux regards :

« Il faut que je me surveille. On pourrait lire sur mon visage. Il faut que je me surveille. Je ne peux me laisser aller à aucune forme de nonchalance. Quand je marche dans la rue, je me retourne sans cesse pour surveiller s’il y a quelqu’un derrière moi, et quand il y a quelqu’un qui marche derrière moi, de mes deux mains je me cache les fesses; j’ai honte que mes fesses se baladent ainsi à la vue de tous, que mes fesses puissent être vues, qu’on les regarde, qu’on ne cesse de les regarder, il ne cesse de les regarder […]. »

Cette envie de cacher son corps lui vient de loin. Le roman s’ouvre sur une scène éloquente : au magasin pour s’acheter des vêtements, la narratrice nouvellement pubère se fait imposer par un père impatient une camisole trop révélatrice. Plus loin, ce sont des attentes qu’elle ne sait combler, et qui se cristallisent par son corps, qu’elle a honte; son beau visage au-dessus d’un corps flétri, son corps qui ne fait plus briller les yeux de Frank, les seins vides, les fesses lourdes. La déception de l’amour qui passe et qui, ce faisant, oublie son corps, oublie son plaisir, alimente son ardeur à se retrouver chez Frank, lui qui semble posséder cette faculté de la rendre belle à nouveau. Car Rosalie ne possède plus son corps; au mieux flotte-elle au-dessus de celui-ci et le regarde de l’extérieur, incapable de l’investir, de le reconquérir, de l’aimer.

Il n’y a pas que de la noirceur dans Choir, au contraire; l’amour maternel, la passion qui transporte, la communion avec la nature, Rosalie les connaît aussi. Et si pour la narratrice l’écriture est une façon d’explorer ses failles et de creuser celles qu’elle détecte chez son amant, pour l’auteure, il est ici question d’un roman puissant, à la fois rempli de doutes et fort d’une envie de mettre au jour la chute, certes, mais surtout les multiples raisons de reprendre pied.

Chloé Leduc-Bélanger

Choir, Rosalie Lavoie, Leméac, 2015.