Après avoir initié avec Raymond Bock le projet littéraire Maison de vieux, recueil de nouvelles paru en août dernier aux éditions de Ta Mère, Alexie Morin publie cette saison son premier livre au Quartanier, Chien de fusil, mince plaquette composée de courts poèmes et de textes en prose. Avec un titre aussi fort et accrocheur que Chien de fusil, j’avoue que j’avais d’emblée un préjugé favorable envers l’œuvre, sans pourtant savoir exactement à quoi m’attendre. « Chien de fusil » comme dans l’expression, « se coucher, se recroqueviller, se replier sur soi »… ou alors « chien de fusil » en référence, plus précisément, à la pièce d’armurerie qui déclenche le départ d’une balle, qui ouvre le feu ? Peut-être, dans ce cas-ci, « chien de fusil » évoque-t-il justement ces deux acceptions de façon plus sensible, renvoyant à quelque chose qui se situerait dans l’entre-deux de la révolte et de la disparition imminente.

Divisé en cinq parties intitulées « Bois sauvé », « Tactique », « Montagne », «Val » et « Sauvé », Chien de fusil, de par son récit entrecoupé de brèves strophes et poèmes, appelle à la survivance impossible, à la protection du « reste » fragile, à la résistance d’un savoir-faire rural, alors que tout s’effrite, se désagrège et fait violence à la narratrice et à Vincent, seuls personnages du recueil. Ceux-ci, qui luttent contre (mais aussi avec) une envie irrépressible de tout détruire et d’effacer leur présence à jamais, vivent comme des ermites en inquiétante communion avec la nature, se fondant dans la forêt, se frayant des chemins dans les bois, s’y cachant à tout moment, creusant la terre, y ramassant des objets, etc., quitte à ce que les arbres, l’eau, la terre, les montagnes, emplissent leur être, les recomposent, comme il en va pour la narratrice qui parle de son intérieur « tout en pierre et en bois » ou encore de l’idée de « finir charbon mi-bois mi-pierre ».

Cette gravitation vers le sol, vers ce qui creuse la terre toujours plus profondément, se fait d’ailleurs particulièrement sentir à travers cette impression de « roche qui tombe », cette tentation constante du « devenir pierre » :

Nous voulons devenir durs, diamants, tellement précis et tellement purs, tellement forts, avancer et tout voir, tout sentir, sous nos corps qui enveloppent, recouvrent, recouvrent tout, puis se reposent sur la roche, toutes les roches, ne jamais choisir, devenir tout, détruire tout, exploser ».

Ce motif récurrent de la roche, solide ou friable, brute ou polie, se voit disséminé dans les poèmes de Chien de fusil, celui-ci renvoyant à une tension perpétuelle entre immobilité et fixité, plénitude et vide abyssal, parole et silence. Les personnages, lorsque affamés, ressentent cet abîme dans leur ventre comme quelque chose de « concret », un vide qui permet du même coup d’évacuer la pensée. Et on comprend que les mots, eux aussi, sont déjà vains et usés depuis longtemps, les personnages n’arrivant plus à s’exprimer, à s’extraire d’un mutisme qui les attire vers le bas et les figent dans leur corps. « Dormir comme une pierre », être « muet comme une tombe », de ces expressions qui semblent habiter le « guide de survie en forêt » de ces personnages.

Et puis, il y a cette distance qui, elle aussi, se creuse. Vincent, qui ne parle plus du tout, qui est « déjà loin », s’éloigne de la narratrice par moments, dérive, tant « il attend des mots qui dépassent la pensée, […] sinon, ça ne vaut pas le coup ». Ce « plus jamais » est d’ailleurs très présent dans l’œuvre d’Alexie Morin, emblématique d’un monde malade qu’il faut guérir, alors que l’espoir se meurt. Rester ou partir ? Bâtir ou démolir ? Parler enfin ou enterrer sa voix à jamais ?

Mais si ces personnages tremblants, tapis dans leur tanière, pensent à tout abandonner, déshabiter le monde, ils savent aussi qu’ils doivent avancer, « y aller ». Insoumis, les personnages d’Alexie Morin préparent leur défense, se refusent à l’exigence du sourire, de l’obéissance, et l’auteure parvient à dépeindre cette menace qui gronde en eux de façon aussi furtive qu’angoissante (je ne dirais d’ailleurs pas un mot sur l’épilogue, dévastateur en soi) :

 […] il ne sera pas trop tard pour faire un malheur, s’il ne nous suffit plus de creuser, de descendre en nous tenant la main dans notre caverne, notre tunnel, toujours plus obscur, un endroit pour les exercices de respiration, je peux retenir mon souffle deux minutes et alors je crois me rappeler comment faire pour devenir invisible, pour de bon. »

Chien de fusil porte ainsi très bien son nom ; il abat à petits coups, malmène son lecteur par la fugacité de sa violence sous-jacente. En faire le compte rendu m’est d’ailleurs difficile, puisque j’aurais trouvé plus simple de me taire devant ce texte, d’enfouir mes mots et de laisser au silence la place qui lui revient ici. Mais ces poèmes sylvestres de forêt sombre, de craquement de bois, de maison oubliée, de racines pourries, encore plus pénétrants une fois la lecture terminée, ont tracé leur chemin jusqu’à moi, comme tant de petits cailloux aux angles pointus.

– Alice Michaud-Lapointe

 

CHIEN DE FUSIL, d’Alexie Morin

Le Quartanier, 65 p.

 

*Je dis narratrice, puisque certaines parties de Chien de fusil tiennent du récit, mais il s’agit d’une « voix » féminine non nommée.