Crédit photos : Caroline Laberge

Depuis sa création en 1998, la pièce Le chemin des Passes-Dangereuses de Michel Marc Bouchard a parcouru plusieurs pays : Cuba, Italie, France, Mexique, Pérou, Australie, Irlande… Vingt ans plus tard, elle revient au bercail sur les planches du Théâtre Jean Duceppe, lieu de sa création. Martine Beaulne, qui en est à sa deuxième collaboration avec l’auteur Michel Marc Bouchard (Les muses orphelines en 2013), reprend le flambeau de la mise en scène.

Contrairement à Serge Denoncourt en 1998, Martine Beaulne opte pour une approche plus intimiste. Les acteurs sont apparemment amplifiés (ou mikés) pour préserver cette intimité naissante au sein d’un huis clos psychologique imprévu et déstabilisant. Le chemin des Passes-Dangereuses est une « tragédie routière » ancrée dans une dimension métaphorique. Ainsi Michel Marc Bouchard qualifie sa pièce.  Alors qu’ils se rendent au camp de pêche familial, trois frères sont victimes d’un accident de la route. Perdus en forêt, ils attendent les secours.

Carl, le cadet, est furieux, car sa fiancée l’attend devant l’autel. Ambroise, un galeriste gai hautain, entreprend un discours sur les impressions et les fantômes du passé. Victor, l’aîné, un gaillard campagnard que l’on croyait mort, surgit à son tour et participe férocement à la révélation d’un terrible secret. Car s’agit-il vraiment d’un hasard si cet accident survient aux abords du Chemin des Passes-Dangereuses? L’endroit même où leur père est disparu quinze ans plus tôt ? Ce huis clos donnera lieu à la réminiscence de plusieurs souvenirs et de blessures enfouies jusqu’à l’éclatement d’une vérité que l’on soupçonne. La fin demeure tout de même saisissante.

Si on parle de tragédie, attention cette pièce est particulièrement drôle à maintes reprises. Entre autres, en raison de l’univers masculin qu’elle dépeint et de cette incapacité des hommes à communiquer entre eux. Beaucoup de non-dits et de propos vides. Les questions banales : « Tu me demandes pas comment va la job? Comment vont les enfants?» se veulent une volonté de demeurer en surface. Pourtant, à force d’enterrer et de refouler, la vérité, elle, sillonne la terre jusqu’à éclore.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

L’homosexualité, une maladie ?

À l’ère où les artistes se réapproprient les œuvres culturelles pour ne point choquer… Songeons à la mise en scène de Carmen par l’Opéra de Florence où, en réaction à l’affaire Weinstein, Carmen ne meurt pas à la fin, mais se rebiffe. Ou encore à la critique à l’endroit de la série Friends qualifiée de raciste et d’homophobe, il est intéressant d’assister à cette reprise de la pièce Le chemin des Passes-Dangereuses, vingt ans plus tard. Rappelons que le contexte d’écriture de Michel Marc Bouchard naît dans un climat de défaite référendaire. Que l’action se situe au Lac St-Jean. Alma plus particulièrement. Certaines répliques me semblent incongrues aujourd’hui. Par exemple, lorsque Carl remercie Ambroise de ne pas avoir invité son chum au mariage. Il évoque aussi le regard de « violeur d’enfant » d’Ambroise en direction du cousin de Lucie, la future mariée: « Votre maladie vous a pas appris qu’on regarde pas un autre homme comme ça! ». De ce point de vue, il me semble que la mentalité envers la communauté gaie a évolué au Québec. Certes, il reste du chemin à faire pour sensibiliser et éduquer, mais une maladie? En 2018?

Toutefois, le discours d’Ambroise sur « notre tendance à nous dire féministes à midi et médecin sans frontière à trois heures », est percutant à l’ère de l’hyper information. À l’ère également des médias sociaux où tout le monde s’expose continuellement. Ce monde d’apparences et de mensonges qu’Ambroise tente de casser en exhibant un secret à l’égard de son frère Carl. Je me suis d’ailleurs surprise à me retourner spontanément vers mon amie, les yeux écarquillés de stupéfaction à la suite d’une déclaration qu’émet le personnage de Maxime Denommée à Carl (Félix-Antoine Duval). Ce rapport un peu malsain et tordu que l’on retrouve souvent dans les pièces de l’auteur est encore présent ici. Par exemple, dans Tom à la ferme, Francis, un redneck québécois violent, produit réellement un effet séduisant sur Tom qui est clairement victime du syndrome de Stockholm. Ou encore dans Les Muses orphelines, le frère qui se costume en femme, laissant le spectateur perplexe devant ce spectacle étrange. D’ailleurs, les pièces de l’auteur se situent souvent dans la région du Lac St-Jean, terreau fertile, on dirait, à la prolifération des préjugés. À bien y penser, le maire Tremblay, les radios poubelles de Québec… oui, encore beaucoup de chemin à faire.

Adjugé, c’est réussi 

La pièce joue sur l’étrange sensation de déjà-vu. En déconstruisant la temporalité, l’auteur tient le spectateur en haleine jusqu’à la fin, curieux de déceler l’étrangeté de ce récit tragique. Les réitérations contribuent également à ce sentiment de confusion. Les personnages répètent constamment « comment j’ai fait pour tourner en rond en marchant tout droit sur un chemin tout droit ? » Chacun s’obstine sur l’heure de l’accident. Une heure qui trouvera un écho saisissant à la fin. Des bribes de poèmes s’élèvent en canon, comme un tourbillon de vérité. La pièce est rythmée et le jeu des acteurs, quoique traversé par des élans d’émotions disproportionnés, est crédible et atteint la catharsis désirée. Enfin, je conclus avec la scénographie qui évoque un immense flanc de montagne rocheuse où les acteurs doivent escalader différents paliers. Des séquences vidéo d’une forêt et d’une chute accentuent le sentiment de perdition, de danger, et contribuent à cette temporalité évanescente … À voir, ne serait-ce que pour la réflexion sociologique!

– Edith Malo

 Le chemin des Passes-Dangereuses, une pièce de Michel Marc Bouchard. Mis en scène par Martine Beaulne, avec Maxime Denommée, Alexandre Goyette et Félix-Antoine Duval. Présenté au Théâtre Jean Duceppe jusqu’au 24 mars 2018. Pour plus de détails, c’est ici.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :