Jabbarnack.

C’est quoi d’abord, Jabbarnack. Ça nous rappelle vaguement un mot qu’on laisserait s’échapper sèchement en se cognant le petit orteil contre le coin d’un meuble. Ou qu’on prononcerait par dépit, après avoir lu un éditorial qui nous surprend par ses idées molles ou rétrogrades. Jabbarnack. C’est un mot qui revêt la couleur qu’on lui attribue, le visage que veut bien lui donner la personne qui se questionne à son sujet.

Jabbarnack, c’est aussi le petit frère de Jabberwocky, le poème de Lewis Carroll, tiré de De l’autre côté du miroir, dont la traduction nous est proposée par Jean Asselin, à qui l’on doit, en collaboration avec Réal Bossé, la création de cette pièce. Omniprésent et pourtant insaisissable, le Jabbarnack gronde. Tout le temps. Parfois en arrière-plan, parfois à tue-tête. Impossible de l’ignorer, mais impossible aussi de le définir. On assiste à la pièce et cette question, que l’on dirait familière, nous revient en tête constamment, c’est quoi ça, le Jabbarnack, coudonc.

Et au fil des scènes, on se rend compte que le Jabbarnack, c’est le malaise et l’inconfort qui enduisent nos vies. Au quotidien, en famille, en société, en couple, en solo. On reconnaît alors la question qui nous obsède tout au long de la représentation : c’est celle qui nous obsède aussi quand on glande dans le trafic, quand on regarde sans vraiment regarder les annonces abrutissantes pendant le téléroman qu’on écoute systématiquement, ou encore quand on se couche le soir et qu’on n’arrive pas vraiment à dormir.

Le Jabbarnack, c’est être différent malgré soi, c’est un gars qui ne rappelle pas, qui s’excuse sans y croire et qui ment, c’est une famille qui ne nous ressemble pas toujours, c’est l’insipidité au cœur de nos relations, de nos discussions et de nos préoccupations. C’est une myriade de phrases toutes faites qu’on se sert les uns les autres comme autant de hors-d’œuvre qui, à la fin d’une soirée qu’on voudrait mondaine, nous lèvent le cœur sans qu’on ne sache exactement pourquoi. C’est l’absurdité incarnée dans un resort de Santo Domingo, c’est vouloir de l’attention et tout faire, coûte que coûte, pour l’avoir. Le Jabbarnack, c’est le conformisme dans ce qu’il a de plus vertueux et de plus feint. C’est la bonne foi mièvre, l’indignation mal sentie, la dénonciation qui baigne dans l’inaction. C’est l’immobilisme qui endort, les autres, mais nous aussi, souvent les premiers. Tout passe au cash ici, ce qu’on cache de plus laid, mais aussi ce dont on s’enorgueillit inutilement, car pour une fois, les masques tombent.

On se reconnaît partout dans Jabbarnack. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout là où on ne voudrait pas.

Avec Jabbarnack, Réal Bossé et Jean Asselin nous proposent une œuvre où le jeu des corps est mis de l’avant, et où la parole est reléguée au deuxième plan. C’est d’ailleurs le mandat que se donne Omnibus le corps du théâtre: explorer le mime et ses possibilités pour communiquer autrement, pour impliquer le spectateur. Une présentation mouvementée au cours de laquelle on suit un jeune protagoniste, petit dernier d’une famille nombreuse, élu malgré lui pour aller affronter le Jabbarnack. Ce dernier se cache là où ne pensait pas, et les moyens d’en venir à bout peuvent, eux aussi, nous amener sur des chemins que l’on ne soupçonnait pas…

Sur scène, on retrouve une équipe qui a l’habitude de jouer avec les corps, avec le silence empreint de sens et le non-dit : Sylvie Moreau, Marie Lefebvre, Anne Sabourin, Audrey Bergeron, Guillaume Chouinard, Bryan Morneau et Sacha Ouellette-Deguire. Dans un décor très minimaliste, on nous transporte, de façon admirable, ailleurs et au cœur de chez nous à la fois.

Une pièce qui donne envie de se secouer les puces, de se dégourdir un peu, n’importe comment, et d’aller régler son compte au Jabbarnack. Peu importe où il se cache, ce Jabbarnack, et peu importe les moyens, grands et petits, qu’il nous faudra prendre pour en venir à bout.

– Annie Dumont

Jabbarnack! est présentée du 27 mars au 21 avril 2012 à Espace Libre.