Dans un livre, je me comporte comme une amasseuse, une surligneuse compulsive. J’aime bien lire avec des post-it  ; je tague les phrases, les citations qui me soufflent, pour mieux y revenir. Il y a aussi des livres où ça devient clair en partant que je ne possède pas assez de petits collants pour marquer tout ce qui me parle et m’émeut. C’est le cas du magnifique et poignant Chauffer le dehors de Marie-Andrée Gill, un recueil empreint d’une douce sagesse.

À chaque page, on tombe sur une pensée méditative aux airs de secret de biscuit chinois qui vise dans le mille, des aphorismes incisifs et puissants – « L’amour c’est une forêt vierge/pis une coupe à blanc/dans la même phrase » – et des vers qui frappent fort, aussi fort que Rocky – « Mon seul chez-nous/est un coup de poing/dans la viande du cœur ».

Cœur en macaroni

Après Béantes et Frayer, la poétesse nous livre ainsi ce qui reste après l’amour dans son troisième livre.

Ces poèmes du quotidien, « gossés » dans les épinettes noires et les émotions brutes, racontent l’histoire de celle qui aimerait «  troquer [s]on cœur pour la simplicité d’un bon bol de macaroni aux saucisses  ».

Elle y parle de la passion et du bonheur simple, puis du déchirement et de la peine quand l’histoire s’achève, de tous les rêves qui s’accrochent encore un temps après cette « chasse » amoureuse.

J’aurais voulu qu’on se braconne encore un peu,
que tu me recouses la fourrure avec tes mitaines,
que tu me twistes le cœur correct tsé comme on
remet un cadre droit ; je t’aurais montré que je sais
sourire avec ça moi la carcasse du mot anxiété.  »

Des images simples, mais d’une redoutable efficacité pour traduire le choc de la rupture et les ratés du cœur.

Où habiter ?

Pour guérir et passer à autre chose, il faut du temps. Du temps et de nouveaux territoires pour remplacer les espaces, les forêts et les rivières qui lui rappellent l’être aimé. Du temps et de l’espoir pour se réinventer en créant de nouveaux chemins :

Sous le soleil de neige chaude je te remplace par
les sentiers que j’ouvre et tape avec la force de ma
chaleur de femme, par le chemin brillant de chaque
dièse que les flocons en naissant.  »

Dans Chauffer le dehors, écrire devient un geste de survie, tout autant qu’un lieu où abriter le beau et se rebâtir.

Je me demande où habiter, à quelle place poser ma tendresse à broil sinon dans la procuration que permet l’écriture, en recréant l’expérience, en la fleurissant comme on organise sa mémoire pour la faire taire et vibrer en même temps. Où habiter sinon dans le rappel des moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent ? »

L’écriture devient ainsi le « remède aux morsures de [l]a douceur » de celui qui n’est plus là.

Elle permet de faire circuler la chaleur des mots de l’auteure jusqu’aux lecteurs. Elle les accueille dans ce recueil généreux, bâti comme une maison aux portes et aux fenêtres grandes ouvertes, et les invite à venir se réchauffer un peu le dedans à partir du dehors.

Et pour cela, on la remercie.

Marise Belletête

Marie-Andrée Gill, Chauffer le dehors, La Peuplade, 2019.