« Repaire est un nom masculin qui désigne soit un lieu servant de refuge à une bête sauvage ou à un malfaiteur, soit un lieu où vivent en grande quantité des animaux dangereux1. »

Ce récit prend place dans un petit village campagnard régi par deux réunions hebdomadaires, soit les lundis et les vendredis. Si celle du lundi emprunte les traits d’un conseil municipal où la population vient se plaindre de faits insignifiants et accuser à tort et à travers, celle du vendredi se produit en toute clandestinité et traite de sujets bien plus obscurs. Un certain vendredi, la mort d’une femme en pleine assemblée sème l’émoi chez les villageois. Le maitre de cérémonie, surnommé le Professeur, dit alors au groupe témoin qu’il s’agit d’une balle perdue appartenant probablement à un chasseur inconnu. Dès lors, les villageois effarés sont déterminés à démasquer ce meurtrier qui ose perturber le calme réconfortant de leur petite communauté, le tout dans un décor où souvent commérages et impressions valent mieux que la vérité.

Le chasseur inconnu est le premier roman de Jean-Michel Fortier. Publié en septembre dernier aux éditions La Mèche sous la direction littéraire de Pierre-Luc Landry, ce roman aux genres confondus nous épate d’abord par sa narration au « nous » qui déstabilise. Cet observateur passif et silencieux se situe à mi-chemin entre une focalisation interne et externe. En effet, nous sentons que ce « nous » est présent dans chacune des scènes et narre les évènements en témoin presqu’invisible et éloigné, dans un discours décousu, ironique et toujours incertain.

Le rythme du récit est dicté par de courts chapitres qui annoncent le passage de la réunion du lundi à celle du vendredi et qui font en sorte que le lecteur est rapidement pris au piège dans la lecture ce roman qu’il ne veut plus déposer. L’action, quant à elle, est présentée en huis-clos dans « la salle paroissiale aux murs qui suintent le péché et au plafond bas » grâce auquel nous percevons rapidement l’atmosphère cloitrée enrobant tant les lieux que la psychologie des personnages. Les dialogues sont habilement tournés pour donner une impression de vide : les débats ne sont jamais complétés et les mystères, jamais résolus. D’une part, on crée des problèmes et, d’autre part, on tente de les résoudre. Le Professeur secret se prend pour Dieu et use de son charme sur notre narrateur-foule qui boit ses paroles et réagit en symbiose à ses moindres faits et gestes – ces scènes à saveur grotesque agrémentent pour beaucoup le caractère ironique du récit (et on aime!). Puis, à chaque séance, le narrateur au pluriel change de discours pour s’adapter à celui qui prévaut, faisant table rase de tout ce qu’il aurait pu voir ou entendre à la réunion clandestine. Bref, tout tourne en rond et la Prophétie, comme ils l’appellent, enlise le village dans un trou noir fait de silences et d’ignorance.

Le mystère réside donc, chez le lecteur, en la découverte de l’identité du Professeur qui souhaite à tout prix bouiller les pistes et taire les commérages, et de celle du narrateur à plusieurs têtes (qui sait étonnamment courir pour empêcher l’assemblée de sortir de l’église). L’auteur sème quelques pistes intéressantes – aussi vraies soient-elles – donnant lieu à diverses interprétations et octroyant au roman un semblant allégorique des plus séduisants. En somme, il s’agit ici d’un premier roman digne des grands, s’affranchissant de toute convention de genre ou de narration et dont le style avant-gardiste permet un regard nouveau sur la littérature de chez nous. À conseiller à ceux pour qui la littérature est une arme de réflexion massive.

Émilie Pilote

Le chasseur inconnu, Jean-Michel Fortier, La Mèche, 2014.

1Office québécois de la langue française, Banque de dépannage linguistique, « Repaire », 9 novembre 2014