Habituellement, je ne porte pas attention aux livres de poche qui traînent à côté des caisses des librairies. Les 50 règles du management, L’art du haïku ou encore Le pouvoir du moment présent, merci, mais bien peu pour moi. Pourtant, Chaque automne j’ai envie de mourir, coincé entre deux ouvrages à saveur psycho-pop, a retenu mon attention et j’ai choisi d’écouter la libraire lorsqu’elle m’a assuré que tout le monde qui l’avait lu avait adoré ça, espérant au fond de moi détester ce recueil de « secrets », lui trouver de nombreuses failles, surtout que l’avant-propos qui vendait son contenu comme « trente-sept petits bijoux littéraires » m’irritait (et m’irrite toujours) profondément. J’ai bien dû me résoudre car Chaque automne j’ai envie de mourir est sans doute l’une des œuvres les plus émouvantes qu’il m’a été donné de lire cet été.

Issu du spectacle Où tu vas quand tu dors en marchant ? présenté en mai 2009 lors du Carrefour international de théâtre de Québec, Chaque automne… se veut un fin travail d’orfèvrerie littéraire, les comédiens et auteurs Véronique Côté et Steve Gagnon ayant dû étoffer, uniformiser, rafistoler, articuler ces trente-sept confessions anonymes (amassées dans la ville de Québec et sur Internet grâce à un « appel aux secrets »), de façon à en faire un recueil digne de ce nom. Les anecdotes sont-elles vécues, inventées ? Nul ne le sait. Le produit final se révèle néanmoins impressionnant de nostalgie, d’espoir et de fragilité.

Chaque secret divulgué fait dans le demi-ton, la nuance, à travers une oralité très bien maîtrisée et une concision remarquable. C’est doux, c’est amer, c’est beau, c’est terrible, c’est insolite, c’est bilieux, c’est plein de candeur sans jamais tomber dans le kitsch. Mais c’est surtout très très humain :

[…] c’est un immense et infini cercle vicieux qui fait que j’ai toujours envie de crisser une bonne tape en arrière d’la tête d’une serveuse, que j’ai toujours une envie de brûler, ou de détruire un dépanneur, un Tim Horton, un barman cave, un employé payé beaucoup trop cher pour sa job de pogne-cul dans un bureau du gouvernement, un Indien, avec son ostie de décalage de vingt-deux secondes à chaque fois qu’on se parle, qui m’appelle de la part de Future Shop, un chauffeur d’Allo-Stop qui, j’ai l’impression, s’imagine qu’on est là pour devenir les deux meilleurs amis du monde, Éric Salvail pis sa face de wanna be une vedette drôle…

Véronique Côté et Steve Gagnon ont réussi un tour de force avec Chaque automne… en créant un recueil, organisé en ordre alphabétique, où l’amour et la beauté du monde sont, dans leurs plus infimes détails, à l’honneur, mais où l’on a jamais l’impression de sombrer dans le bon sentiment. Parce que « le sentiment », justement, est vibrant, pluriel, dégradé. Par exemple, dans « Puberté », un garçon raconte toute la honte qu’il a vécue lorsque sa blonde de l’époque l’a laissé sur ICQ et qu’il a vomi sur l’ordinateur de son père, dans « Lumière », un père parle de son angoisse récurrente que son fils cesse de respirer dans la nuit, « Couteau » relate la peur d’un homme de devenir aveugle :

Plutôt que de passer mes derniers instants de lumière à traquer une beauté qui me rend fou, une beauté qui me déchire parce qu’elle va disparaître, j’ai choisi de viser la cible. J’ai choisi de m’entraîner au tir de précision, pour tendre mon âme, pour la rendre plus forte, pour la jeter en pâture à la cruauté de l’existence. Je deviens aveugle, moi qui ai tant aimé regarder le monde, moi qui ai tant aimé la lumière. Je veux pas virer fou. Je vais lancer des couteaux. Même dans le noir. Ça va me garder en vie. Lancer des couteaux pour pas que le noir se retourne contre moi, et m’avale. Je vais lancer des couteaux pis peut-être qu’aveugle, je verrai mieux ce que toute cette beauté me cachait.

Des extraits, j’aurais pu en rajouter des dizaines tellement Chaque automne… est truffé de ce genre de tirades vivantes. Un recueil où le dévoilement de soi se fait tout en douceur, entre le doute, l’envie et la peur, comme c’est souvent le cas dans la vie.

– Alice Michaud-Lapointe

Chaque automne j’ai envie de mourir, de Véronique Côté et Steve Gagnon, Septentrion, 192 p.