Crédit photo : Yanick Macdonald 

Est-ce un hasard si la pièce Chapitres de la chute de Stefano Massini, présenté au Théâtre Périscope à Québec en septembre dernier revient quelque mois plus tard sur les planches du Théâtre de Quat’Sous? Ce texte, traduit de l’italien par Pietro Pizzuti, séduit cette fois-ci les metteurs en scène Marc Beaupré et Catherine Vidal ainsi qu’une toute autre brochette d’acteurs (Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci). Quel est cet engouement pour les frères Lehman, pour le capitalisme américain et l’inéluctable crash boursier de 2008 ? Et bien, l’histoire quoique relatée sur 4h30, est tout simplement passionnante ! Et nul besoin d’en connaître les prémisses puisque les acteurs remplissent parfaitement leur mandat éducatif, sur fond d’intelligence et de bouffonneries. Parce que oui, il faut de l’humour pour passer à travers un sujet aussi costaud, ne serait-ce que pour suivre l’arbre généalogique de l’empire Lehman.

L’arrivée d’un immigrant juif en sol américain

La pièce comporte trois volets, lesquels sont divisés en chapitres. Première partie, premier chapitre : le rêveur. Henry Lehman (Igor Ovadis) quitte sa terre natale de Bavière en Allemagne pour venir s’établir en Amérique le 11 septembre 1844, suivi de ses frères Emanuel et Mayer. Dès son arrivée, l’agent d’immigration saisissant mal le prénom juif de Hayum Lehmann, le rebaptise Henry Lehman. C’est ce genre d’anecdotes dont est truffé le texte de Massini qui donnent aux personnages un caractère attachant malgré les vices capitalistes de certains.

D’ailleurs, Igor Ovadis incarne avec candeur le profil typique de l’immigrant commerçant qui se lance naïvement dans la vente de tissus dans le petit village de Montgomery en Alabama. Surnommé « la tête », Henry a la fibre entrepreneuriale certes, mais pas autant de ferveur ambitieuse axée sur les profits que son frère Emanuel surnommé « le bras ». Quant à Mayer, surnommé « la patate », il joue le rôle de médiateur entre ses deux frères aînés. On souligne ici le choix des metteurs en scène d’offrir les rôles principaux masculins à deux femmes. Louise Cardinal interprète Mayor et Catherine Larochelle, Emanuel. Est-ce un pied de nez au cynisme des hommes face aux suffragettes de l’époque? Les acteurs jouent d’ailleurs autant les rôles des femmes, donnant lieu à des scènes désopilantes telles qu’un Didier Lucien incarnant Pauline Ehrich, courtisée avec beaucoup de front par Emanuel Lehman.

Bien que le noyau central de Chapitres de la chute soit l’ascension fulgurante de l’empire Lehman, (une banque d’investissement finançant le chemin de fer, le café et le pétrole), l’un des aspects intéressants de ce texte réside dans son contexte historique. De la guerre de Sécession (1861-1865) qui força les frères Lehman à repenser leur modèle d’affaire (préférer l’achat et la vente du coton à la vente du tissu) à l’entrée en bourse de leur société en 1887 avec le financement de l’aviation, du cinéma et de la télévision. Au passage, quelques événements névralgiques politiques sont évoqués pour nous situer sur la ligne du temps, entre autres, la mort de Kennedy en 1963. Autre fait intéressant : la naissance du terme « gestionnaire » inventé par Mayor Lehman pour obtenir la main de Babette Newgass auprès du père de celle-ci. Aussi, le mélange du français et de l’hébreu plonge littéralement le spectateur dans la culture juive, avec ses traditions telles que la célébration de l’Hanukkah, par exemple, ou encore les cérémonies entourant le deuil d’un membre de la famille.

Pourquoi on se précipite au Quat’Sous ?

Pour la mise en scène rocambolesque de Marc Beaupré et Catherine Vidal, qui réussit à faire 4h30 sans s’affaisser. Pour la scénographie dépouillée : seuls quelques sièges de théâtre meublent l’arrière-scène lors de la première partie alors que les estrades et rangées sont entièrement aménagées les parties suivantes. Quelques papiers traînent ici et là. On y va aussi pour une brochette d’acteurs éclectique qui tirent chacun admirablement bien leur épingle du jeu, incarnant plus d’un personnage. Pour les adresses directes au public, dont une proposition pour le moins surprenante de la part d’Olivia Palacci avant la dernière entracte.

On y va pour les propositions de jeu et la décomposition des mouvements dans certaines scènes. Je pense notamment aux nombreux refus que Emanuel essuie lorsqu’il courtise Pauline et à la mention des didascalies à voix haute. Visuellement très beau. On y va pour une finale complètement déglinguée. Aucun risque de roupiller, on nage littéralement dans une arène circassienne. Didier Lucien vêtu d’un costard blanc scintillant incarnant le mythe de Jonas coincé dans le ventre de la baleine. Du pur délire. La scène est plongée dans l’obscurité, seul un briquet dessine un halo autour du visage de Didier Lucien, dont le personnage Robert Lehman (fils de Philip Lehman qui est le fils de Emanuel) est aux prises avec une angoisse lancinante, celle de voir l’empire Lehman s’écrouler.

Les costumes d’Elen Ewing égaient la sobriété du décor et représentent les diverses époques. Le style juif rabbin en première partie, les vestons en seconde, et les paillettes scintillantes en finale rappelant l’esthétique du charleston comme en témoigne Olivia Palacci. Porte-cigarette aux lèvres, elle incarne avec panache et distinction la séductrice Ruth S Lamar, femme divorcée qui met le grappin sur Robert. Le concept de « marketing » fait d’ailleurs son apparition à cette époque. Un terme malicieux à la limite du machiavélisme, du moins la façon dont les personnages en font l’éloge pernicieuse.

Mention spéciale à Vincent Côté qui incarne un Philip Lehman austère, cérébral et hautain. Un homme calculateur qui nous rabroue les bénéfices de la méthode. « La chance, non. La méthode, oui », choisissant mécaniquement et sans émotion, sa future épouse, comme on passe des candidates en audition. Ce personnage est tout simplement loufoque malgré ses airs renfrognés. Chacune de ses apparitions est un réel plaisir.

Bref, ne laissez pas la durée vous décourager. Cette pièce est l’un des meilleurs spectacles auxquels j’ai assisté. Véritable tour de force, tant la fresque historique que le jeu spectaculaire et énergique des comédiens, sans négliger la travail acharné de metteurs en scène chevronnés, traduisant avec sensibilité et humour les facettes d’un empire avide de pouvoir économique.

Edith Malo

Chapitres de la chute présenté au Théâtre de Quat’sous du 16 octobre au 3 novembre 2018. Un texte de Stefano Massini (traduit de l’italien par Pietro Pizzuti). Mis en scène par Marc Beaupré et Catherine Vidal. Avec Louise Cardinal, Vincent Côté, Catherine Larochelle, Didier Lucien, Igor Ovadis et Olivia Palacci. Durée : 4h30 incluant 2 entractes. Pour plus d’informations, c’est ici.

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