Paru cet automne aux éditions Tryptique, Chairs est un collectif dirigé par Marie-Ève Blais et Olivia Tapiero. Ce regroupement de « créations » appartient à la collection Encrages, dans laquelle on retrouve Corps, sous la direction de Chloé-Savoie Bernard, mais aussi Bad boys, un recueil assemblé par la poète Maude Veilleux.

Les co-directrices, travaillant d’abord dans le monde littéraire, ont eu l’audace d’aller cueillir « des voix issues de divers milieux artistiques », en musique, en danse, en théâtre, par exemple. Plus encore, l’origine socioculturelle des auteurs.trices permettent d’accorder un espace d’écriture à des voix marginalisées (queers, femmes, personnes racisées, non-institutionnelles) afin que le « tissage des voix singulières » devienne « une performance en soi ». Et c’est précisément cette plurivocalité qui permet de nourrir le projet derrière le collectif, c’est-à-dire le désir « de réfléchir à ce que signifie socialement, artistiquement, politiquement, aujourd’hui la notion de chair; au-delà (ou peut-être en-dessous) de l’idée de corps ».

À l’entrelacement des disciplines et des voix répond l’hybridité des formes. Les textes, désignés « créations », plutôt que « fictions » à l’instar du collectif Corps, naviguent entre l’essai et l’autofiction – ce que Maggie Nelson pouvait nommer l’autothéorie? – la poésie en vers, la poésie spatiale et la photographie. On y retrouve de nombreuses citations, des références aux arts, des traces d’autres langues que le français (anglais, espagnol). Ces pratiques intertextuelles et interlangagières permettent d’accueillir encore plus de voix et de tirer de la description du singulier, des expériences transsubjectives, pour reprendre l’expression d’Annie Ernaux.

Chairs est divisé en cinq sections, d’une manière artistique qui rappelle le travail sur l’objet-livre de Zodiaque, paru à La Mèche, cet automne. Marie-Ève Blais et Olivia Tapiero ont, en effet, extrait des citations des textes de chacune des parties pour les assembler et fabriquer des poèmes disposés dans l’espace blanc de la page intermédiaire. Sans aller aussi loin que Zodiaque ou Douleur sentimentale puante dans le design, Chairs contribue tout de même au mouvement esthétique visant à élaborer de nouvelles formes graphiques et typographiques autour des collectifs littéraires.

Si l’on suit, pas à pas, les cinq sections qui composent le recueil, on rend visible un parcours au coeur de la notion de chair. Dans un premier temps, Erin Hill et Marie-Ève Blais déjouent les attentes des lecteurs.trices en alliant la chair au regard et à la mémoire, deux éléments qui ne gravitent pas déjà dans l’horizon du concept : « la synonymie de la chair et de la vue est une question de sensation » (Erin Hill); « je parle du souvenir comme d’un autre mot pour chair » (Marie-Ève Blais).

Ensuite, deux autrices abordent le sujet de la maternité et de la filiation. Ouanessa Younsi décrit l’accouchement en intégrant un imaginaire chrétien déstabilisé par le cadre hospitalier : « au commencement Dieu / créa les médecins / l’hôpital était informe et vide ». Puis, Lorrie Jean-Louis décrit comment son lien au corps a changé après l’accouchement : « j’ai perdu la mémoire de ma chair avant la maternité ». Elle enchaîne rapidement en décrivant l’impact du racisme sur la filiation : « ce legs de l’histoire [l’esclavagisme et les camps nazis] est sans contredit un legs charnel. Je porte en moi cette histoire. Qu’on me l’ait racontée ou non. »

La troisième section touche à l’expérience de la superficialité : frisson, tatouage, marques, cicatrices, maquillage. Philippe Dumaine décrit le « frisson queer » que l’on ressent lorsque le maquillage déconstruit le rapport entre surface / profondeur, que suppose la peau, en révélant, au contraire, une partie intime de soi. Par ailleurs, il écrit : « peut-être que ce qui me donne ces frissons […] a à voir avec un certain accès à la chair ». Laurence Bourdon, de son côté, réfléchit à partir de ses tatouages. La douleur, par exemple, permet de repenser les liens entre surface et chair : « C’est pas une question de chair, je m’excuse. Plutôt de surface. Là que ça se passe. L’inscription. Pourtant, la douleur, on la sent circuler. ». Enfin, Sarah Walou évoque les différentes marques qui habitent avec son corps, taches de naissance, cicatrices, mutilations, traits de sa famille arabe et de celle québécoise, traces de l’enfance : « J’écris, parce que de toute façon, ça dépasse, ça sort tout croche ».

Nathanaël ouvre la quatrième section avec un texte vif, aux images surprenantes, mais très hermétique. Catherine Mavrikakis propose une lecture « textuelle » de la chair, à partir de la citation biblique (le verbe se fit chair, c’est-à-dire « le lien unissant le mot à l’existence, à la matérialité ») et de la nature intertextuelle de Lisbonne, décrite à travers des auteurs comme Pessoa, Koltès, Guibert, etc. Olivia Tapiero conclut la section avec une création entrecoupée de citations, à travers lesquelles elle aborde la musique et l’écriture, mais aussi le silence et le refus de jouer : s’ils « flouent les frontières du corps, désintègrent mes lieux alors que je m’éprouve hors de moi, ce n’est pas pour me situer ailleurs », mais pour y faire émerger une intimité insoupçonnée, réminescence ce que Philippe Dumaine disait du maquillage.

La cinquième et dernière section poursuit les relations entre la chair et les autres arts. En reprenant les motifs des discours entourant la pleine conscience, Mykalle Bielinski échafaude une théorie, près du rituel, accordant au chant, « parce qu’il survient dans la chair et qu’il est sculpté à même le souffle », « le pouvoir d’être ce canal qui nous relie à la splendeur du vivant ». Charlie Prince clôture le collectif avec un poème spatial qui porte sur la danse et, plus précisément, sur le saut qui participe pareillement au registre du sentiment religieux : « la mémoire du saut devient un moyen de subvertir la temporalité. / De transcender notre potentiel humain en chose élevée, sacrée ».

Ce découpage thématique de la chair – regard/souvenir, maternité, superficialité, intertextualité, religiosité – est définitivement l’une des forces du recueil; on traverse les dimensions discursives et conceptuelles du mot chair à la façon d’une blessure qui guérit – en observant les transformations successives et colorées de l’épiderme et l’apparition florale de la nouvelle peau. J’aimerais cependant souligner le problème éditorial suivant : la police de caractère du texte de Charlie Prince est beaucoup plus petite, permettant, certes, aux vers du poème spatial d’entrer en une seule ligne, mais cela peut limiter l’accessibilité de la lecture pour les lecteurs.trices ayant, comme moi, une vision déficiente. N’empêche : le collectif, en hybridant les formes de l’autofiction et de l’essai, m’a donné matière à réflexion; j’aimerais partager, finalement, une citation percutante de Lorrie Jean-Louis, informant ma perspective sur la question de la filiation :

Durant une période très difficile suivant l’accouchement, j’ai souffert de n’avoir pratiquement aucun nom, aucune trace de mes aïeux et aïeules. Je me disais que ces siècles d’esclavage avaient non seulement déshumanisé des millions de femmes, d’enfants et d’hommes, mais aussi laissé un grand vide, une douleur insensée (et, pour cette raison, encore plus douloureuse) que les descendants porteraient encore longtemps : celle de ne pas pouvoir retrouver leurs origines au sens des chairs qui les ont précédés.

– Cédric Trahan

Chairs, dirigé par Marie-Ève Blais et Olivia Tapiero, coll. Encrages, Triptyque, 2019.