Venant de paraître aux éditions Boréal, dans la collection « Papiers collés » consacrée aux essais, les Vies livresques de Robert Lévesque rassemblent seize textes nous présentant quelques acteurs de l’ombre – et de plus en plus rares –  du monde littéraire : les libraires, aussi bien ceux que l’auteur a réellement côtoyés que ceux qu’il a rencontrés fictivement au fil de ses lectures.

On nous y présente plusieurs spécimens : de Hyacinthe Danse, un assassin pédophile dont Simenon évoque la rencontre à sa librairie d’occasion, à l’érudit M. Lehec, bibliomane immortalisé par Apollinaire dans Le Flâneur des deux rives. On en retient des images fortes, comme des instantanés : une femme quasi fantomatique gardant la clé de l’Enfer (cagibi où se retrouvait les livres interdits et mis à l’index) à Rimouski, un représentant en librairie à bicyclette traînant avec lui ses serviettes de cuir (ses « vaches », comme il les appelait) complètement distendues par le poids des livres, les rayons imaginaires de Charlotte Delbo, écrivaine française qui fut déportée dans un camp de concentration et qui soutint le moral des prisonnières en rêvant de leur future librairie tout en récitant du Molière par cœur, et bien d’autres.

Souvenirs et devenir de librairies

Que retire-t-on au juste de cette lecture, de cette masse d’anecdotes livresques consignées et patiemment colligées par l’auteur, dont la culture et l’érudition se déplient page après page?

J’ai d’abord été intriguée, dans le premier texte, par la silhouette spectrale de cette demoiselle d’Anjou, cette « Angélina Desmarais à qui Germaine Guèvremont n’aurait pas permis de rencontrer un survenant », que l’auteur tente de se remémorer plus clairement en dressant une liste des premières lectures qu’il fit sous son règne. Le fait est que la librairie Blais, où elle travailla durant les années 50-60, a fermé ses portes en 2010 ; j’en ai vu la fin pendant ma maîtrise à l’Université du Québec à Rimouski. Cette prise de conscience de la mutation de ce milieu luttant contre sa disparition appelle également une réflexion sur le rôle de passeur du libraire – cet intermédiaire entre le livre et le lecteur qui favorise les rencontres lumineuses –  qui doit se réinventer, se voyant menacer par les achats en ligne et le livre numérique (qui, finalement, pourrait bien mourir avant l’imprimé selon les dernières études !). Mais ces réflexions ne semblent se trouver qu’en creux au cœur de cet essai dans lequel on ne compte plus les parenthèses.

Hommage aux libraires ou exercice d’érudition?

Cette ode aux libraires oubliés et méconnus se joue surtout dans la digression, et bien que le but du projet semble être de faire sortir de l’ombre ces hommes et ces femmes dont la vie fut consacrée aux livres, c’est à regret que le lecteur les voit se perdre à nouveau parmi une tonne de notes, les replongeant ainsi dans leurs ténèbres. À la différence des essais d’écrivains qui s’alimentent des citations de leurs consœurs et confrères ou qui nous introduisent dans leur bibliothèque, pour qui les  jeux de citations et de renvois textuels permettent de réfléchir sur la vie ou sur la création, dans le cas présent, cette enfilade de souvenirs et de portraits fragmentaires de libraires, réels ou fictifs, se révèle davantage un prétexte pour compiler et partager des données littéraires qui pourraient s’enchainer infiniment, sans plus.

(À titre d’exemple , dans le texte « Les rossignols » tournant autour du Libraire de Bessette , on nous fait suivre un parcours plutôt tortueux : on glisse quelques mots sur le personnage d’Hervé Jodoin qui refile un exemplaire de Jésus-la-Caille à une cliente, puis cette scène devient le prétexte pour gloser sur ce livre écrit par Francis Carco, qu’on compare ensuite à d’autres écrivains, comme La Vaissière – ouverture de la parenthèse – un auteur inconnu de nos jours dont Lévesque repique la biographie chez un autre auteur, etc., etc.).

Ces vies livresques que nous présente Robert Lévesque semblent en effet s’effacer derrière des phrases devenant elles-mêmes de longs étalages, des rayonnages de titres et d’anecdotes où l’on nous invite à grappiller quelques faits divers en vrac, tout en maintenant à l’arrière-plan ces amoureux du livre qui disparaissent derrière leurs étagères. Personnages spectraux et flottants, ils deviennent des traces, comme celle du colophon (c’est d’ailleurs le titre de la dernière partie qui répertorie des souvenirs épars et des faits littéraires), marquant discrètement le livre et le lecteur. Ce dernier pourra ici se plaire de cette collection d’anecdotes, ou se sentir écrasé par cette bibliothèque labyrinthique.

– Marise Belletête

Vies livresques, Robert Lévesque, Les éditions du Boréal, 2016.