Crédit photo : Thomas Payette

Présentée du 7 au 25 avril 2015 au théâtre Aux Écuries, la pièce Ceci est un meurtre nous invite aux frontières de la représentation avec une mise en scène qui s’annonce des plus originales. Endoscope.collectif nous glisse quelques mots sur le processus créatif de leur univers qui ne relève pas d’une histoire en soi, mais d’une expérience singulière entre les spectateurs et le comédien.

Vous avez commencé la création de la pièce Ceci est un meurtre en juillet 2011 pour l’élaborer davantage lors d’une résidence au Théâtre aux Écuries en 2013. De quelle manière la résidence vous a-t-elle permis de faire évoluer ce projet ?

Elle nous a permis de travailler plus profondément sur la notion de peur et sur les codes théâtraux. Il s’agissait de réfléchir à la manière dont peut être représentée la peur au théâtre sachant qu’elle est d’une donnée plus facilement communicable au cinéma. Nous avons fait ressortir les points d’ancrage de nos peurs personnelles et collectives afin de pouvoir les aborder. Puis, nous avons développé des dispositifs scéniques et nous avons invité des gens à venir les explorer pour noter leur manière de réagir à la rencontre, au face-à-face avec les comédiens. Les parcelles de spectacle ont été testées et nous avons retiré ce qui nous semblait le plus pertinent pour ensuite créer un fil dramaturgique.

Votre création est issue d’un travail comprenant trois membres sous le nom d’endoscope.collectif. Comment vous est venue l’idée de former ce collectif et quelle était la volonté artistique à l’origine ?

Nous nous sommes rencontrés à l’École nationale de théâtre du Canada. Respectivement, Rébecca Déraspe était en écriture dramatique, Mellissa Larivière en jeu et Vincent de Repentigny en production. Notre intention était de rassembler nos spécialités, nos disciplines, afin de les faire converger en un seul objet.

Le public occupe une fonction importante dans une relation intime avec le seul comédien sur scène, Simon-Pierre Lambert. Quelles sont les stratégies scéniques utilisées pour le manipuler ?

Effectivement, il est possible de suivre Simon-Pierre Lambert dans la relation qu’il met en scène avec les spectateurs appelés à faire partie du spectacle. Les spectateurs ne sont pas partie prenante – puisqu’ils ne sont forcés à rien – mais ils sont nécessaires pour que cette relation ait lieu. Plusieurs stratégies sont utilisées. Nous travaillons dans la rencontre et avec la peur de l’autre. La peur qui devrait de prime abord être une pulsion de survie se transforme aujourd’hui en une peur qui nous isole. Notre démarche consiste donc à utiliser le spectateur dans les tableaux pour créer des images et réfléchir à l’impact de celles-ci sur la vie. Nous voulons construire un objet théâtral qui nous amène à penser et à ressentir la fonction sociétale de la peur. Lors de l’enfance, la peur est dirigée vers des objets précis. Cependant, lorsque nous vieillissons, elle se métamorphose en angoisse, en phobie, en paranoïa, etc. Nous nous questionnons afin de savoir comment traiter la transformation de la peur chez l’être humain quand elle n’est plus dirigée vers une seule chose, lorsqu’elle devient globale donc inévitablement nébuleuse.

Le public étant sollicité, est-ce qu’il lui arrive d’être confronté à des limites ou à des frontières qu’il ne serait pas prêt à assumer ?

Étrangement, le public se trouve sécurisé puisqu’il comprend le processus au fil du temps. Nous avons voulu créer quelque chose de moins tangible en mettant l’accent sur l’action frontale plutôt que sur la thématique. Les réactions escomptées ne sont pas dans les faits ; il s’agit de confronter le public à des angoisses quotidiennes. Ainsi, les codes et les sentiments qu’il reçoit se perpétuent idéalement en dehors de la séance théâtrale.

Comment la citation suivante tirée de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman a-t-elle influencé votre démarche artistique : «La liberté́ commence par l’esclavage et la souveraineté́ par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre » ?

La lecture de Dagerman nous a entraînés à revisiter les deux pôles très forts de notre spectacle, soit la tension entre l’envie de (sur)vivre et l’isolement que la peur produit. Nous avons extirpé ces grands enjeux du livre afin de pouvoir nous les réapproprier.

Quels liens est-il possible d’établir entre Ceci est un meurtre et l’actualité ?

Nous avons d’abord bâti la pièce sur une relation intime axée sur l’individu. Toutefois, nous nous sommes surpris à constater que cette relation pouvait également déboucher sur la métaphore de la peur dans la société et la manière dont l’individu interagit avec cette dernière. La pièce nous ramène forcément à une relation au monde et rend malléable notre conception des choses.

Pourriez-vous nous dire où se situe la pièce théâtrale par rapport à ce qui est produit actuellement sur la scène culturelle ?

Elle se distingue par le risque entrepris – autant pour le spectateur que pour nous. C’est un risque partagé. Nous avions envie que ce ne soit pas seulement une pièce à laquelle nous assistons, mais à laquelle nous prenons part. La notion de risque est intéressante quand nous considérons l’espace théâtral comme un lieu de dialogue. La volonté est franche : nous voulons ouvrir le dialogue et faire plonger le public dans ses enjeux.

Propos recueillis par Vanessa Courville

Ceci est un meurtre est présenté au théâtre Aux Écuries du 7 au 25 avril. Pour tous les détails, c’est ici!