La cinéaste Marquise Lepage a relevé un défi de taille : réaliser un film sans financement public.

C’est avec ses propres économies et une campagne de levée de fonds via Indiegogo que Ce qu’il ne faut pas dire a pu voir le jour. Quatre années ont été nécessaires à la réalisation de ce film, mais grâce à la générosité et à l’implication des artistes et des artisans dans ce projet, Marquise Lepage a pu faire un film à la fois intime et universel. Les thèmes de l’amour, de la mort, du suicide et de l’amitié sont exprimés dans une comédie dramatique qui reflète tout simplement la vie. Les personnages, dont les témoignages sont entrecoupés d’épisodes documentaires, s’expriment tour à tour face à la caméra pour donner un rythme et une touche réaliste au film. La réalisatrice met en scène l’actrice Annick Fontaine qui se donne corps et âme dans ce rôle de femme forte et tourmentée par son passé. Les démons de son enfance la rattrapent et l’empêchent de s’engager avec les hommes. Elle préfère la fuite à la prise de risque d’un potentiel bonheur à deux. Toujours là pour elle, ses amis restent cependant impuissants face à cette femme hors norme et authentique.

À l’occasion de la sortie de Ce qu’il ne faut pas dire, Marquise Lepage a accepté de répondre à nos questions.

Les Méconnus : Le cinéma québécois se cache souvent derrière l’humour assumé ou le drame profond. Dans votre film, vous réussissez un alliage des deux intéressant et équilibré; est-ce quelque chose qui était primordial pour vous, présent dès le début, ou est-ce quelque chose qui a évolué au fil de l’écriture du scénario ou même sur le plateau avec les acteurs?

Marquise Lepage : Pour moi, c’est primordial cet équilibre. J’aime que mes films ressemblent à la vie. Et dans la vie, des fois on pleure, des fois on rit… Cela étant dit, les films évoluent durant toute la durée de leur création. On dit qu’il y a trois écritures à un film : au scénario, au tournage et au montage. Dans le cas de Ce qu’il ne faut pas dire, on peut dire qu’il a aussi été écrit en postproduction. La narration d’Annick qui nous raconte sa vie a été réécrite (enregistrée) au moins dix fois et jusqu’au jour même de l’enregistrement final. Je n’ai pas eu de sous pour faire ce film, mon seul luxe a été le temps que moi et l’équipe avons pu y mettre. Personne n’a été avare de son temps, en commençant par la merveilleuse comédienne principale Annick Fontaine.

Les Méconnus : Annick est indépendante, elle véhicule une image de femme forte, mais dans l’intimité on découvre une personne fragile. Comment as-tu dirigé Annick pour marquer cette ambivalence?

Marquise Lepage : Annick est une comédienne très sensible et très facile à diriger. Elle est ouverte à reprendre la scène autant de fois qu’il le faut. D’autre part, elle a beaucoup d’instinct. C’est souvent elle qui trouvait le mot ou le ton qu’il fallait à une scène.

Les Méconnus : Votre film est marqué par l’amour, la recherche de l’amour, mais y a-t-il aussi un discours féministe derrière tout ça?

Marquise Lepage : Je suis féministe, je ne le renie pas, mais je pense que le film et le personnage sont surtout à l’image des femmes d’aujourd’hui : elle est forte, belle, drôle, sexuée, capable d’indépendance, mais aussi désirant aimer et  être aimée… Tout  ça n’est pas contradictoire à mon sens.

Les Méconnus : On a l’impression que les hommes ne sont que des adjuvants, ils semblent être essentiels autant qu’ils sont éloignés de la réalité d’Annick, quel est leur rôle exactement?

Marquise Lepage : Les hommes sont essentiels dans la vie d’Annick, elle est incapable de vivre sans amour, mais en même temps ça lui fait terriblement peur. Là encore, j’ai voulu montrer des hommes de notre époque, ouverts, féministes, capables d’aimer… En fait le personnage le plus « macho » du film c’est Annick!

Les Méconnus : Annick est à l’opposé de son amie Ansie qui est une mère de famille épanouie vivant en banlieue et qui s’inquiète que son amie ne trouve pas le bonheur dans ce schéma; on a l’impression que seules la maternité et la stabilité amènent un sens à la vie, y a-t-il une morale à tout ça?

Marquise Lepage : Je ne fais aucune morale dans mes films. Chacun y prend ce qu’il veut ou ce dont il a besoin. Ainsi, certaines personnes ont conclu que le film était une comédie avec une légèreté heureuse pour parler de choses sérieuses. Alors que d’autres insistent surtout sur le côté dramatique de son enfance… Une fois que le film est fait, chaque spectatrice, chaque spectateur peut tirer la morale qu’il veut. Souvent, quand on parle d’un film ou d’un livre qui nous a touchés, on parle souvent plus de nous que de l’oeuvre que nous venons de lire ou de voir.

Propos recueillis par Tiphaine Delahaye

Ce qu’il ne faut pas dire de Marquise Lepage et des Production du Cerf-volant prend l’affiche au Québec le 29 mai.