Autre sortie poétique chez Poètes de brousse, Carrefour-Samaké, de Serge Agnessan, possède une violence justifiée et une écriture politique assumée. Retour sur ce premier recueil de l’écrivain ivoirien.

Agnessan écrit de manière surprenante et souvent critique, écorchant au passage certaines règles de la langue française. Par moments, l’auteur affirme son poème sans déterminants : « Cigarette dans main du cadavre-là c’est tige d’arbre / ou bien trait d’union », signe d’une poésie plus orale et proche de la conception qu’on peut avoir du parler africain. Il le fait et signe plus loin dans le recueil d’une insistance en italique sur tous les déterminants, comme pour marquer notre obligation presque intemporelle à les employer. Ce jeu de la forme ravit tout de suite, décontenançant nos certitudes de la langue et nos repères. C’est une réelle invitation poétique à parcourir une manière de parler et de voir l’écriture du point de vue de l’ailleurs francophone.

Cet ailleurs mérite aussi, tout autant que son éloge littéraire, sa critique acerbe de l’interne. En effet, Agnessan décrit sa jeunesse en Côte d’Ivoire comme pas toujours rose : « moi, très jeune, mon pays m’a dit : / « Parle, parle, parle de mes pneus en feu et des / en-attendant que je crache » ». Sans avoir besoin de larges connaissances de la politique ivoirienne, on saisit par le sujet poétique que tout n’est pas très net dans cet ailleurs et que c’est même inquiétant parfois.

Au-delà de la critique, on y va aussi dans la célébration de ce pays en déroute : « vois-tu, nous sommes ces momies insulaires en mal d’au-delà et nous n’attendons plus et nous n’espérons pas et nous avons l’art maladroit de la protension bâillonnée d’un futur qui se pisse dessus : amen ! ». Cet aveu de cul-de-sac sociétaire sied à la complaisance humoristique, quand il ne reste rien d’autre à faire que d’en parler.

Carrefour-Samaké possède un exotisme littéraire, dans le bon sens du terme, qui allie beaucoup d’éléments sans se détourner de lui-même : politique sans nuances, violence des images – je pense notamment à l’inoubliable passage « je suis ce moment de lueur qui décevra le néant » -, touches d’humour bien intercalées, détournement et maîtrise de la langue. Il s’agit d’une belle découverte qui ne demande qu’à aboutir à un second puis un troisième recueil.

– Victor Bégin

Carrefour-Samaké, Serge Agnessan, Poètes de brousse, 2018.

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