« Moi, je rigole toujours les yeux ouverts. J’ai jamais confiance en la personne en face… »
– Willard Watte

Le maître du neuvième art a encore frappé. Lewis Trondheim revient avec Capharnaüm, un récit dense avec des animaux personnifiés, de l’action, des superhéros, un anti-héros, de l’humour, du cynisme et plein d’autres choses complètement décalées. Ces éléments gagnants font partie de la recette magique de cet auteur confirmé à qui l’on doit les séries des Donjons, Les formidables aventures de Lapinot ou encore Ralph Azham.

Écrit entre 2003 et 2005, ce « récit inachevé » devait à l’origine faire 5000 pages. Mais les 270 retenues sont bien ficelées et nous laissent un goût de nostalgie qui nous rappelle les planches de Lapinot et les carottes de Patagonie. Capharnaüm est construit comme un puzzle, l’auteur nous propose un désordre heureux et ludique autant dans la forme que dans le fond. Le dessin est en constante évolution, des pleines pages se lient à des cases bancales qui font du dessinateur un artisan talentueux toujours en progression et en questionnement sur son travail.

Martin Mollin, jeune libraire naïf et incompétent, voue un culte à son héros Willard Watte et sa bande organisée qui défend la justice et l’honneur des citoyens de la ville de St. Stephenbourg. Cette organisation secrète débarrasse la ville des méchants et leurs aventures sont mises en images dans des petits fanzines que Martin collectionne précieusement. Témoin d’une bagarre lourde de conséquences, Martin Mollin est emmené à la base secrète de Willard Watte. Ce monsieur tout le monde est mis sous la protection des justiciers et va se retrouver malgré lui en plein cœur de l’action. Pris dans la recherche du vilain Gashinga, Martin partage le quotidien de ces surhommes, et se transforme au fil des pages en un anti-héros pataud enchaînant gaffe sur gaffe, ce qui exaspère au plus haut point les membres de la bande à Willard.

Ce récit « punché » et complètement absurde est tout en crescendo, il va de rebondissements en rebondissements, et la mise en abyme des aventures papier de Willard Watte avec celle de Mollin est subtilement intégrée. Cependant, les 100 dernières pages tiennent un rythme effréné et on a parfois un peu de mal à suivre les différentes actions des personnages. On a l’impression que l’auteur a dû couper et recouper afin de donner à cette bande dessinée un format acceptable pour le public. La fin du récit nous laisse sur notre faim, mais en même temps Trondheim laisse la chance au lecteur d’inventer mille scénarios et d’imaginer un avenir trépidant à ce libraire tout excité par sa nouvelle vie.

Lewis Trondheim n’a pas perdu son esprit enfantin; toujours ludique, parfois puéril, il fait de Mollin un personnage attachant tant sa candeur le rend humain. Ce gigantesque projet est totalement addictif et malgré un nombre de pages conséquent, on le lit d’une traite. Oubliant le monde qui nous entoure, on est pris dans ce Capharnaüm trépidant sans pouvoir relever la tête.

Tiphaine Delahaye

Capharnaüm, Lewis Trondheim, édition Pow Pow, 2015.