L’ouvrage de Gilles Laporte, Brève histoire des patriotes, est « destiné à quiconque souhaite s’initier à cette page d’histoire ». Il ne s’agit donc pas ici d’un essai universitaire, mais d’un ouvrage de vulgarisation. L’auteur a pour but avoué de démocratiser l’accès à l’information concernant les rébellions de 1837-38, trop souvent réduites aux batailles de Saint-Denis et de Saint-Eustache. Loin d’être un épisode anecdotique de notre histoire, la lutte (et la mise en échec) des patriotes a, selon l’auteur, grandement influencé l’histoire québécoise des deux derniers siècles.

L’auteur pose les bases de sa réflexion en décrivant les conditions de vie des Canadiens au début du XIXe siècle : bien que majoritaires, les francophones, depuis la Conquête, sont largement sous-représentés dans les milieux politiques et commerciaux. Ils vivent éparpillés dans des seigneuries qui longent le fleuve. La vie sociale s’articule autour de la paroisse, l’Église catholique maintenant son influence par des compromissions avec les Anglais. Puis, au fur et à mesure que se bâtissent écoles et collèges classiques, de plus en plus de francophones accèdent aux professions libérales et, finalement, à la politique. C’est donc dans ces villages que germe le mouvement de contestation qui culminera en 1837-38.

Laporte prend le temps de situer les rébellions dans le contexte de l’époque : le gouverneur, mis en place par la Couronne, a le pouvoir de déclencher les élections, d’accepter et de refuser les lois votées en chambre et de nommer les membres du conseil législatif. Malgré tout, les francophones arrivent rapidement à former une majorité d’élus et défendent les droits et la volonté du peuple. Ils veulent avoir leur mot à dire sur la gestion des dépenses de l’administration coloniale, mais le refus du gouverneur plonge le parlement dans une impasse procédurale qui paralyse le parlement. C’est la crise des subsides.

Une nouvelle génération de politiciens vient radicaliser le Parti canadien : on réclame maintenant une réforme complète des institutions afin de donner réellement le pouvoir à la majorité. Sont alors rédigées les 92 résolutions, texte destiné à exposer au gouvernement britannique les revendications des francophones. Une pétition est signée et de nombreuses assemblées populaires sont organisées pour soutenir le Parti, nouvellement rebaptisé Parti patriote. La grogne monte lorsque le gouvernement britannique désavoue les 92 résolutions; le peuple ne reconnaît plus comme légitimes les institutions britanniques.

S’inspirant de la Révolution américaine, les patriotes empruntent à leurs voisins du Sud leurs méthodes de contestation : boycottage, assemblées populaires, pétitions, charivaris, etc. La tension monte rapidement. En 1837, à Montréal, une assemblée patriote dégénère en bagarre lorsque des partisans loyaux à la Couronne tentent de l’interrompre; l’armée intervient, envoyée par un gouvernement appréhendant une émeute. Des mandats d’arrestation sont lancés contre les chefs patriotes, qui quittent la ville pour se réfugier dans les campagnes, d’où ils organisent la résistance.

La loi martiale est imposée et l’habeas corpus est suspendu; le pays est maintenant contrôlé par des individus non élus qui n’ont aucun compte à rendre au peuple. Le mouvement patriote est déchiré entre les réformistes et ceux qui prônent la lutte armée. Dans certains cas, des milices sont mises sur pied pour affronter les troupes anglaises; sauf pour quelques exceptions, elles seront écrasées rapidement par un adversaire trop fort pour elles. Des centaines de dissidents sont arrêtés; certains sont amnistiés par Durham, dans le but d’éviter une crise sociale, alors que d’autres sont exilés. Quelques-uns sont pendus, lors d’un chapitre tristement célèbre de l’histoire québécoise.

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L’ouvrage de Laporte a le mérite de ne pas tomber dans l’hagiographie patriote ou le nationalisme aveugle (même si on sent bien sa sympathie à l’égard des rebelles). Il prend le temps d’expliquer les circonstances sociopolitiques qui ont mené aux soulèvements, de faire état des revendications patriotes et de leurs griefs envers les Britanniques. Laporte aborde les événements selon la triple perspective d’une lutte sociale, d’une crise politique et d’un affrontement ethnique, refusant de les réduire à une simple révolte des Francos contre les Anglos.

De plus, au lieu de cantonner son analyse à la situation coloniale particulière des Canadiens, il envisage les révoltes patriotes dans le contexte mondial de l’époque, marqué par des révolutions populaires (américaine, française, bolivienne, colombienne, etc.) opposant les monarchistes aux républicains, ainsi que par de nombreuses grèves ouvrières et crises sociales. Il mentionne aussi qu’une lutte similaire avait lieu dans le Haut-Canada, où par contre les tensions ethniques ne pouvaient être en cause.

Dans le souci de bien représenter l’ampleur du mouvement, Laporte s’attarde aux événements de 1837-38 dans une perspective régionale, de l’Estrie à la Mauricie, en passant par Québec et Montréal. Bien que ce chapitre soit très détaillé, les événements rapportés (charivaris, assemblées populaires, batailles, arrestations, etc.) se déclinent plus ou moins de la même manière dans toutes les régions, rendant la lecture redondante. De plus, les personnages impliqués sont souvent peu connus du grand public et, bien que l’auteur leur consacre des fiches biographiques justement dans le but de les faire connaître, le lecteur n’en retiendra qu’une suite confuse de noms, de lieux et d’événements sans grande signification.

À part ce chapitre (malheureusement le plus long), l’ouvrage est très intéressant, particulièrement l’analyse que fait Laporte des répercussions de l’échec des patriotes : l’Acte d’union, proclamé dans la foulée du rapport Durham, avait pour but d’assimiler les francophones, les posant devant un dilemme qui les coinçait entre la possibilité de prospérer en anglais, ou celle de vivoter en français. Joindre le monde et s’acculturer, ou rester chez soi, seul et ignoré. Encore de nos jours, à l’ère de la mondialisation, « l’attrait de se fondre une fois pour toutes dans la civilisation anglo-saxonne » se fait sentir chez des millions de gens.

Les Québécois désinvestiront pendant plus d’un siècle la scène politique, se réfugiant dans l’Église et la défense de leurs traditions plutôt qu’en revendiquant leurs droits. Ils se réveilleront lors de la Révolution tranquille, portés par un nationalisme progressiste qui pourrait trouver sa source dans le républicanisme des patriotes, dont la lutte visait à « décoloniser la société bas-canadienne, à assurer la souveraineté du peuple et à instaurer les rouages d’une république ». Projet légitime et toujours pertinent aujourd’hui…

Antonin Marquis

Brève histoire des patriotes, Gilles Laporte, Septentrion, 2015.