C’est avec Bonjour, là bonjour que Claude Poissant signe sa première mise en scène d’une pièce québécoise depuis son arrivée à la direction artistique du Théâtre Denise-Pelletier. Datant de 1974, le texte de Michel Tremblay est à l’affiche jusqu’au 5 décembre 2018 au Théâtre Denise-Pelletier et il n’a pris aucune ride.

Bonjour, là, bonjour est une pièce sur la difficulté de communiquer qui raconte l’histoire de Serge qui revoit les divers membres de sa famille après un voyage de trois mois en Europe. Serge (Francis Ducharme) rend donc visite à son père (Gilles Renaud) et ses deux tantes (Annette Garant et Diane Lavallée). Il se rend également chez Lucienne (Sandrine Bisson), sa sœur alcoolique ayant marié un médecin anglais, chez Monique (Mireille Brullemans), sa sœur névrosée dépendante aux pilules, chez Denise (Geneviève Schmidt), sa sœur boulimique et chez Nicole (Mylène Mackay), sa sœur avec qui il partage également une relation incestueuse. Tous les membres de la famille veulent s’approprier Serge. Mais la particularité qu’apporte Tremblay est que toutes ces scènes se déroulent en simultané dans un chassé-croisé d’une grande virtuosité.


Mettre en scène Bonjour, là, bonjour comporte son lot de défis. Heureusement, Claude Poissant est à la hauteur de l’œuvre. Sa mise en scène est tout ce dont on s’attend d’un Tremblay et même plus. Je m’explique : la lecture de Poissant est humaniste. La distribution est sincère dans ses rôles d’un Montréal ouvrier des années 70. En outre, les comédiennes et comédiens sont toujours disposés de façon intelligente. C’est-à-dire que, comme le texte, l’espace est aménagé de manière à faire des rapprochements, créer des groupes, opposer des idées, isoler des personnages et en épier d’autres. Un dynamisme est ainsi apporté au jeu choral. De toute évidence, Claude Poissant fait une lecture intelligente qui s’attarde et prend position relativement aux subtilités de Bonjour, là, bonjour.

Cela dit, le metteur en scène ne s’arrête pas là. Durant certains passages, il éclate sa mise en scène. La première manifestation de cette échappée au réalisme se trouve lorsque le personnage du fils énonce le titre de chaque scène. Aussi, Serge reste longtemps silencieux malgré son besoin de s’exprimer. Poissant nous le fait comprendre lors des changements de décor. Une furie emporte Serge lorsqu’il installe et enlève les éléments de décors. Habilement, Poissant met en lumière une partie de Serge que l’on avait auparavant seulement deviné. Le metteur en scène nous réserve également une scène de danse torride entre le couple incestueux du frère et de la sœur. Véritablement, Poissant poursuit le travail de Tremblay avec une écriture scénique puissante.

Le texte, quant à lui, est encore d’actualité. Il aborde les secrets de familles, les drames dont on ferme les yeux et se permet de transgresser les tabous. Quoique Bonjour, là, bonjour soit entrecoupé de moments d’humour, cela n’est jamais fait au détriment de la profondeur et du sérieux du drame en question. La famille dysfonctionnelle est présentée avec un respect pour chacun des membres.

Si la pièce réussit autant à nous immerger dans le monde de Tremblay, c’est également grâce à la distribution. On voudrait tellement se lever de son siège pour crier aux tantes de se mêler de ce qui les regarde tant elles sont convaincantes. Autant la famille est attachante, autant elle demeure un étau. Aussi, Francis Ducharme aborde son personnage avec une intériorité qui met en lumière ses nombreux silences.

On dit souvent que Tremblay écrit pour les femmes. C’est effectivement le cas. Oui, le dramaturge raconte bien les drames que vivent les femmes. Oui, il réussit à montrer les coups bas qu’elles échafaudent. Mais Bonjour, là, bonjour est la preuve que la compréhension de la vie de Michel Tremblay ne s’arrête pas aux femmes. Ce dernier développe avec justesse la difficulté pour un père et un fils d’exprimer leur amour l’un pour l’autre. Michel Tremblay écrit de beaux rôles denses pour les femmes comme pour les hommes.

Devant autant de scènes dans divers lieux différents en même temps, Bonjour, là, bonjour exige un non-lieu. Olivier Landreville, concepteur décor remplit bien les besoins scénographiques. Bonjour, là, bonjour se passe dans une grande pièce où quatre ouvertures (une par mur) donnent sur le néant, sur le noir. Les personnages apparaissent, disparaissent et viennent espionner. Une rétroprojection sur les quatre panneaux propose une pièce digne des grands châteaux où l’architecture s’épure à mesure que la pièce avance. Les colonnes, les peintures, les moulures disparaissent tranquillement. En vérité, cet effet de projection ne fonctionne pas du tout. Il s’agit certainement d’une métaphore, mais de quoi? Malheureusement, l’élément est incompréhensible. Sa signification est obscure et pas suffisamment expliquée dans un décor jusque là impeccable.

En matière de costumes, Marc Sénécal renoue avec l’univers que le défunt maître concepteur François Barbeau nous avait habitué des pièces de Michel Tremblay. La personnalité et les traits de chacun des personnages y sont explorés avec une dimension légèrement théâtrale. En un coup d’œil, on comprend : la snob, la dépressive, la gourmande, la jeune sœur pure, les tantes scèneuses. Chacun des personnages possède sa propre palette de couleur, contribuant à sa théâtralité. Tout est juste et dès le premier coup d’œil, il nous est difficile d’imaginer des costumes différents.

Bonjour, là, bonjour, c’est Tremblay monté comme un Tremblay. C’est un Tremblay appuyé par une mise en scène intelligente où le texte appuie la mise en scène et la mise en scène appuie le texte comme un accord vin et mets parfait. C’est un Tremblay où l’on se surprend à rire et à pleurer. Claude Poissant voulait depuis longtemps monter ce monument québécois et il s’est montré à la hauteur du grand texte qu’il avait entre les mains.

-Antoine Daneau-Demers

Bonjour, là, bonjour de Michel Tremblay mis en scène par Claude Poissant est présenté du 8 novembre au 5 décembre 2018 au Théâtre Denise-Pelletier.

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