Il aura fallu attendre sept ans pour que The Alcoholic (Alcoolique), le roman graphique écrit par le romancier, journaliste et scénariste étatsunien Jonathan Ames, soit traduit en français. On doit à Ames, entre autres, le scénario de la série télévisée Bored to death sur HBO ainsi que nombreuses publications dans le New York Press (1997-2000). Alcoolique, déjanté et troublant de lucidité à la fois, est le témoignage cru et outrageusement transparent d’un ivrogne aussi solide que vulnérable. L’œuvre a connu un succès médiatique retentissant chez nos voisins du sud; une réussite que Jonathan Ames doit certainement à l’adroite façon qu’il a de traiter l’alcoolisme : sans misérabilisme ni morale. Alcoolique, aussi finement illustré par Dean Haspiel (American Splendor), a donc été publié en version française l’automne dernier; il est le premier roman graphique à paraître chez Monsieur Toussaint Louverture en France. Notons que la page couverture sérigraphiée est une œuvre d’art en soi!

Mi-irlandais, mi-indien

C’est à quinze ans que le personnage principal, Jonathan A., à l’évidence le double de l’auteur, découvre avec son meilleur ami Sal les vertus de l’alcool, soit le courage et la confiance en soi. Jonathan ne supporte malheureusement pas la potion magique autant qu’il le souhaiterait : « J’ai beau être juif, mon métabolisme, lui, est moitié irlandais, moitié indien », confie-t-il des années plus tard à sa psychologue. Cette intolérance ne suffira pourtant pas à l’empêcher de se lancer corps et âme dans une roue infernale d’autodestruction et de vaines tentatives de réhabilitation. « Après mes excès, je suis obsédé par l’idée de me désintoxiquer… C’est typique du comportement des alcoolos. On se détruit, puis on se reconstruit. » 

Adolescent, Jonathan A. mène déjà une double vie : grand buveur les fins de semaine, il reste premier de classe la semaine. Le jour où il découvre l’œuvre de Jack Kerouac, il le sait, il sera écrivain et fera le tour du pays. Au lieu de voyager, Jonathan A. va à des partys et se saoule; plus tard, il réussit à vivre de sa plume en écrivant des polars, en étant journaliste, en animant des ateliers d’écriture.
Alcoolique, oui, mais pas raté.

Alcoolique

Avoir les pieds ronds

Tout se brouille assez rapidement dans la vie de Jonathan : son amitié avec Sal, ses histoire amoureuses, la relation avec ses parents… Il boit pour tout oublier;  il lui arrive cependant de se réveiller aux côtés d’une naine qui en a après son sexe ou encore la tête enfoncée dans une poubelle remplie de vomi, rien qui ne puisse vraiment redorer son blason. Jonathan en viendra même à se chier dessus; plus déstabilisant encore, il en parlera avec autodérision lors d’une conférence donnée à des étudiants.

Ne croyons pas pour autant que Jonathan soit fier de ces escapades, au contraire, ses gueules de bois sont toujours accompagnées d’une culpabilité à glacer le sang. Même sobre, Jonathan a les pieds ronds; titubant, il n’arrive pas à trouver l’équilibre. Drôle en surface, il est au fond un homme malheureux. Rien ne le rassure ou ne le satisfait. Et bien qu’il se montre souvent obsédé et sarcastique, il est avant tout sans malice; on voit bien l’âme meurtrie d’un homme qui a perdu ses parents, un ami, une amoureuse et, qui plus est, ses cheveux. Comme l’a dit l’auteur Bret Easton Ellis (American Psycho) : « Jonathan Ames est l’un de ces rares auteurs qui arrivent à faire penser au lecteur : “Non, je ne suis pas seul.” »

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Des images sobres

Si le contenu d’Alcoolique ne fait pas dans la sobriété (un euphémisme), les illustrations de Dean Haspiel, oui. Ses images en noir et blanc modèrent certaines scènes déjà assez colorées. Sans rien ajouter au récit, celles-ci le soutiennent toutefois avec nuance. Parce qu’illustré, le sujet risque peut-être de rejoindre une palette de lecteurs un peu plus large. De même, les adeptes de romans graphiques et de BD comme les amateurs d’écrivains tels Charles Bukowski, Hunter S. Thompson ou Dan Fante pourront y trouver leur compte.

Julien Fortin

Alcoolique, Jonathan Ames et Dean Haspiel, traduit par Fanny Soubiran, Monsieur Toussaint Louverture, 2015.