Crédit photo: Toma Iczkovits

Un livre (Blanc dehors de Martine Delvaux), deux critiques chevronnées (Elizabeth Lord et Edith Paré-Roy). Ça donne quoi? Combat d’idées… qui se rejoignent beaucoup finalement.

Le point de vue d’Elizabeth Lord – Je n’existe que quand j’écris

blanc dehorsComment savoir qui l’on est quand on ne sait pas d’où l’on vient? Comment savoir où l’on va quand le chemin parcouru jusqu’ici n’a été parsemé que de questionnements sans réponses, que de suppositions jamais démenties, jamais confirmées? Ce sont deux des questions cruciales auxquelles tente de répondre la talentueuse Martine Delvaux dans son tout dernier roman Blanc dehors, paru chez Héliotrope.

La narratrice, une femme de quarante-cinq ans abandonnée par son père avant sa naissance, scrute son passé à l’aide du peu d’informations qu’elle détient sur lui pour tenter de remplir les blancs laissés dans l’histoire de sa vie. C’est un récit en construction, un récit en devenir où la narratrice s’interroge continuellement sur la nature même de ce récit : « Ce n’est pas un récit sur ma mère. Ce n’est pas non plus un récit sur mon père. C’est un récit qui parle de l’absence de récit. » Parce que comment raconter quelque chose lorsque nous n’avons pas tous les faits, et aucune façon de les connaître? C’est là que la fiction en rajoute :

« J’écris en flânant, presque somnambule. Je ne sais pas si je rêve, et je ne sais plus si j’invente. Je passe d’une fenêtre à une autre, je fais des bonds dans le temps, j’avance à l’aveugle en maintenant un peu de distance avec les choses que je raconte, de peur d’être emportée ou avalée. Je ne sais pas ce qui m’attend le long du chemin ni quand j’arriverai à la fin. Je ne suis jamais allée jusqu’au bout.»

Cette histoire, Martine Delvaux la porte en elle depuis longtemps. «La vie passe, ordinaire, toute en listes de tâches et de courses à faire, les années qui défilent, les livres écrits malgré tout, tant de pages à côté de ce que je n’écris pas, cette histoire-là échafaudée sur mille silences que je dois écrire maintenant sinon je ne l’écrirai jamais, et alors, cette histoire n’existera pas.» La manière qu’à Delvaux d’aborder ce sujet délicat, une touche empreinte de compassion, d’indulgence, de douceur fait de ce récit un ouvrage à réflexion d’une force inouïe. On sent le questionnement derrière chaque page, chaque phrase. On lit aussi le questionnement lorsque la narratrice aborde l’écriture du roman, sorte de mise en abyme contrôlée qui ajoute une profondeur indéniable au récit. Une très belle réussite de ce côté-là. C’est donc un roman rescapé de l’univers des possibles que nous tenons entre nos mains, un roman qui n’aurait pu ne pas exister, un roman sauvé de l’oubli, un roman d’une beauté insoupçonnée, une lecture parfaite pour accompagner les premières neiges.

Le point de vue d’Edith Paré-Roy – Ne pas avoir peur dans le blanc

Avertissement de conflit d’intérêts : Martine Delvaux a été ma professeure d’université préférée, et elle est aussi la personne la plus brillante que je connais. C’est donc avec des préjugés favorables – lesquels se sont d’ailleurs avérés fondés – que j’ai entamé ma lecture de Blanc dehors, et avec une admiration renouvelée que je l’ai refermé.

Pour l’auteure, « [a]ucun livre n’aura jamais été aussi difficile à écrire que celui-ci ». Elle a dû affronter sa peur du blanc (les non-dits de son enfance, l’absence de son père et la page blanche) pour le mener à terme. Ses efforts en auront valu la peine puisque son quatrième roman se révèle à la fois touchant et d’une grande intelligence. Je dirais même qu’il faut absolument l’ajouter à sa liste « Romans à lire ». Pourquoi? Pour sa forme hors de l’ordinaire : s’entrecoupent un récit autofictionnel, des commentaires sur l’écriture et des fragments de l’Histoire. Pour la métaphore filée du « blanc », aussi jolie que pertinente. Et pour toutes les réflexions qu’il soulève en seulement 186 pages.

Ceci n’est pas un récit

L’histoire pourrait sembler banale, entendue déjà mille fois : la narratrice n’a jamais connu son père, qui a pris la poudre d’escampette plutôt que ses responsabilités avant qu’elle naisse, et cette absence la hante. Mais Martine Delvaux réussit le tour de force de rendre un tel récit intéressant. La magie opère grâce, en grande partie, à la forme particulière de son œuvre. À la fois cahier d’écriture, journal intime et journal « extime » (la narratrice part de son histoire personnelle pour aller vers l’Histoire des femmes du Québec et celle des Autochtones), Blanc dehors échappe aux catégories littéraires. L’auteure parvient également à maintenir l’intérêt de la lectrice/du lecteur avec son écriture vivante et sans fioritures, qui rappelle celle d’Annie Ernaux pour sa limpidité et celle de Christine Angot pour ses longues phrases à la syntaxe parfaitement maîtrisée.

L’histoire aurait pu tomber dans le piège d’un conservatisme hétéronormatif sous la plume d’une autre. Par exemple, un récit disant entre les lignes que l’absence d’un père constitue un trauma parce que la famille traditionnelle est nécessaire à l’équilibre mental. Mais, évidemment, celle qui est aussi militante et essayiste féministe (Les filles en série) évite ce piège : « Ce n’est pas que j’ai souffert d’avoir grandi auprès d’une fille-mère, ce qui voudrait dire qu’il faut en passer forcément par le papa-maman pour mener une vie qui vaut la peine. Non, ce n’est pas ça. » Si c’est l’absence d’un récit sur ses origines qui hante la narratrice, c’est aussi grâce à cette absence qu’elle se met à écrire un « non-récit ». Comme elle le dit si bien : « Il [son père] est parti pour que j’écrive. »

Complexe ou alambiqué?

Christian Desmeules, du Devoir, a écrit avoir trouvé le récit d’abord limpide, puis « de plus en plus cérébral, voire alambiqué ». Si je suis d’accord avec lui pour dire que Blanc dehors est cérébral, il ne me semble toutefois pas alambiqué, c’est-à-dire « exagérément compliqué et contourné » (Le Petit Robert).

Oui, le roman représente un certain défi de lecture puisqu’il aborde des questions difficiles et rarement posées, ce qui est tout à son honneur. Parmi elles : comment faire sens de sa vie quand on ne connaît pas ses origines? ; l’écriture permet-elle de se réinventer? ; pourquoi est-ce tabou de parler de la douleur lorsqu’elle provient d’un événement dit « ordinaire » plutôt que d’un grand drame? Et, oui, certains passages de l’œuvre semblent plus complexes que d’autres, ce qui sert le récit plutôt que d’y nuire, à mon avis. Puisque la narratrice décrit un trauma, il est normal que sa parole « déparle » par moments, se répète, se cherche; son écriture traduit fort bien sa réalité intérieure. Selon moi, Blanc dehors ne tombe ni dans l’exagération ni dans la facilité, il est simplement d’une grande profondeur.

– Elizabeth Lord et Edith Paré-Roy

Blanc dehors, Martine Delvaux, Héliotrope, 2015.