Retour sur le FNC : Pour cause d’agenda chargé, il m’a été donné qu’une petite soirée pour découvrir un film et participer ne serait-ce qu’une seule fois au festival. Ce film s’intitule Blackbird, il est signé du canadien Jason Buxton et m’a fait passé un moment des plus intenses.

Blackbird relate l’histoire d’un adolescent renfermé et torturé, Sean Randall, qui sera accusé à tort d’avoir préparé un crime collectif à la Columbine sur ses camarades. Avant cela, le jeune gothique-métaleux a subi les brimades et coups d’autres lycéens, filmé le ratelier à fusils de son père et écrit sur son journal une sombre histoire de vengeance. Le film s’ouvre sur sa garde à vue où les vidéos de son portable sont épluchées et les pièces à conviction rapportées. Reposant au départ sur un chassé-croisé entre l’interrogatoire et les vidéos enregistrées, la structure se fera par la suite plus linéaire en suivant les pas de Sean dans l’enfer d’un centre de détention pour mineurs jusqu’à son retour à la « vie normale » dans la communauté.

Intrigante pellicule que ce Blackbird, mêlant romance adolescente, film carcéral et peinture des pratiques technologiques actuelles. Romance adolescente d’abord car tout le long du film, le jeune Sean va entretenir une relation plus ou moins distanciée (retour en bus, sms, conversation via skype) avec une midinette populaire de son lycée. Aidée par un superbe casting (Connor Jessup et Alexia Fast) ainsi qu’une direction d’acteurs au poil, cette relation en éclosion/échec permanent intrigue puisqu’elle semble impossible sinon improbable. Or, et c’est peut-être le seul défaut du film, que de trop appuyer le caractère angélique de l’une et l’apparence sombre de l’autre. Mais, comme la relation est intégrée à l’identifiable schéma de la Belle et la Bête, on passera sur ce choix. L’autre intrigante relation de Blackbird est celle qu’entretient Sean avec un père au départ peu intéressé par l’existence de son fils et coupable (on le verra) d’être un chasseur patenté.

Tous ces éléments, intégrés à un réalisme remis au goût du jour (l’acte généralisé de filmer), seront chamboulés par la condamnation de Sean. Dès lors, Blackbird se mue en une impressionnante plongée au cœur de l’horreur. Notre protagoniste pénètre une prison où, pour sa survie, il va devoir, à la manière du jeune Carlin (Ray Winstone) dans l’excellent SCUM de l’anglais Alan Clarke, concentrer finesse et brutalité. Au terme d’un segment gorgé de scènes renversantes, une étrange relation finira même par se dessiner entre Sean et un insupportable caïd de la prison pour mineurs. Enfin, le retour, sous forme de double peine, sera des plus cruels pour Sean, condamné à rester, aux yeux de tous, un criminel en puissance. On comprendra alors que le film de Jason Buxton , en miroir d’une construction ternaire empruntée à Orange Mécanique,, va déployer l’ensemble des mécanismes de Crime et châtiment.

Blackbird alterne entre moments de douceur et violence pure. Les rapports creusés entrainent une vertigineuse complexité de nœuds où s’entortillent les lois de la culpabilité et du retour en grâce. Fort en rebondissements, une telle pellicule ne peut donc laisser indifférent. Son réalisateur, dans un souci de scrutation à hauteur d’homme, a su, sans pensum aucun, nous abandonner au cliquetis de ces machines (justice, prison, port d’armes, internet) capables, dans leur envers, d’en exterminer plus d’un.

– Romain Genissel