Le beat, pour les communautés autochtones, c’est d’abord celui du cœur. Un battement vital, fondamental, celui qui résonne au creux de la Terre Mère, une musicalité originelle autour de laquelle s’est construit l’identité des Premières Nations. Le beat autochtone, traditionnellement, c’est aussi le tambour qui accompagne cérémonies et rites divers. Aujourd’hui, ce même beat ancestral est encore bien vivant, mais il prend différentes formes. Il a évolué, s’est adapté, s’est urbanisé, s’est intégré à la pop culture. À l’heure du digital, le battement de la terre est synthétique, numérisé et prend des airs de hip-hop, mais il reste profondément enraciné dans la culture qui l’a vue naître.

Dans l’exposition Beat Nation : art, hip-hop et culture autochtone présentée au Musée d’art contemporain (MAC) jusqu’au 5 janvier prochain, on nous présente le travail d’une vingtaine d’artistes autochtones d’ici et d’ailleurs qui, dans leur approche créative, fusionnent de manière habile et touchante, la culture urbaine et l’identité autochtone. Certaines œuvres se veulent plus satiriques, critiques, mais il ne s’agit pas de rompre avec la tradition amérindienne, elle est toujours bien présente dans les matériaux utilisés, dans les symboles, dans les couleurs, dans les formes, dans les objets. La tradition résonne sur des vibrations toutes modernes, dans des formes d’expression nouvelles, certes, mais elle résonne toujours.

Pourquoi le hip-hop comme élément central de Beat Nation? Parce que celui-ci, depuis ses premières formes crées en périphérie de New York dans les années 1970, est le véhicule par lequel la marge s’exprime. Le hip-hop rassemble, uni et porte le déceptions, les colères, les illusions, les espoirs et les luttes des opprimés dans l’espoir qu’ils soient entendus à l’extérieur des murs des ghettos, des HLM… et des réserves amérindiennes. Le hip-hop permet la prise de parole, un élément central à cette exposition nous expliquait Mark Lanctôt, conservateur au MAC à la conférence de presse : « L’idée du langage était quelque chose de très important, au cœur de l’exposition. La prise de parole comme outil de définition de l’identité culturelle, c’est quelque chose que l’on connaît très bien au Québec, ce lien entre l’identité, la langue et le territoire… »

Quatre grands thèmes sont exploités dans l’exposition, le beat, la scène, la rue et le tag. D’abord, le beat, bien sûr, présent dans toutes les salles. Dans les œuvres de Jackson 2Bears et Bear Witness, par exemple, on présente des extraits de films hollywoodiens, où l’image de l’Indien d’Amérique est stéréotypée au possible, sur des rythmes numérisés, scratchés, qui rappellent l’environnement sonore d’une boîte de nuit. D’ailleurs, le 1er novembre, de 17 h à 21 h, le MAC propose une Nocturne avec des performances musicales de madeskimo et Jackson 2bears et une discussion avec Mark Lanctôt et certains artistes. À ne pas manquer.

La rue, on la retrouve dans les quatre lowriders bikes de Dylan Miner, chacun décoré avec des matériaux typiques de différentes nations autochtones, ou encore dans les planches à roulettes sculptées en raquettes à neige de Jordan Bennett. Le tag, dans la magnifique fresque de Corey Bulpitt « bombée » directement sur le mur du MAC. La scène, dans le costume de performance de Skeena Reece, un regalia mélangeant des symboles provenant de plusieurs traditions autochtones et des éléments qui rappellent l’univers des drag-queens.

La critique sociale et politique n’a évidemment pas été évacuée de Beat Nation. Le Heritage Mythologies de 2bears présente des images difficiles de l’histoire des Premières Nations dans un montage rythmé et accompagné d’une pièce musicale envoûtante. La Mustang Suite de Dana Claxton, une série de portraits satiriques de familles aborigènes mêlant des symboles de la culture autochtone comme les plumes, les chevaux, la couleur rouge, à des symboles de la culture populaire, est plutôt intéressante également. On sent à travers la majorité des œuvres cette volonté de détruire les stéréotypes et préjugés tenaces à propos des Premières Nations.

Je pourrais vous en parler longtemps, parce que j’ai vraiment aimé (ça paraît-tu?) cette exposition. Un univers fascinant, des œuvres qui m’ont touchée. Si je devais vous en nommer une seule qui illustre bien le propos de Beat Nation, selon moi, c’est Turning Tables de Jordan Bennett. Cet artiste, qui travaille magnifiquement le bois, a conçu deux tables tournantes dont une qui laisse entendre le grattement primitif du bois contre le bois et l’autre, sa propre voix qui récite des mots en micmac. À travers cette seule œuvre, on saisit bien cette volonté de réappropriation de sa culture, de sa langue, de son territoire. De son identité.

ALLEZ-Y.

– Joakim Lemieux