C’est un recueil qui frappe l’imaginaire que nous offre Marie-Andrée Gill avec Béante. J’ai été soufflée par le savant dosage des vers, qui allient blessures et amour, minuits et soleils, affrontements et attente. Pas étonnant que le recueil se retrouve finaliste aux Prix du Gouverneur Général dans la catégorie poésie! Par ailleurs, la jeune poète innue cumule les honneurs depuis la parution du recueil, l’année dernière, et était l’invitée du Festival international de poésie de Trois-Rivières.

Dans Béante, les mots se dressent comme un appel vers l’autre pour recréer le « nous » que le temps veut effacer. La poésie de Gill cherche à rompre le fil des locutions construites pour laisser jaillir des images fortes et inattendues. Les associations surprennent et dessinent les contours d’un monde dans lequel on s’engouffre comme dans une crevasse, à la recherche des armes pour lutter contre le cynisme et les désillusions. Puisque « ce soir la lune est pleine / de monde à palper », il faut apprivoiser les contacts humains, mais la voix poétique doit d’abord renouer le fil qui s’est rompu entre elle-même et ses ancêtres, son environnement et ses propres souvenirs. Car la mémoire doit rester vive pour survivre au passage du temps; à défaut, il faudra réapprendre les gestes les plus nécessaires: « montre-moi / encore une fois encore / comment on fait un feu ».

Le temps, thème important de l’oeuvre, n’est pas linéaire mais plutôt cyclique, voire endormi. Les moments évoqués se superposent mais ne se succèdent pas. Le temps se décline dans les façons d’attendre, il est le jour ou la nuit, il est avant ou après mais il n’est certainement ni le passé, ni le futur. Tous les temps et tous les lieux cohabitent dans l’instant présent et entretiennent avec le corps une relation de répulsion ou, au contraire, d’ingestion. Gill s’adonne à un véritable inventaire de son intériorité, cherchant parfois à « arracher ton image jusqu’à l’amnésie », optant parfois pour « écouter ta boîte noire / la bouche pleine de ressuscités ». Elle-même se tient sur le seuil entre intérieur et extérieur puisque le regard est son lieu de prédilection. Les yeux, les paupières et les cils sont autant de filtres qui teintent le contact avec le monde et en contrôlent l’affluence.

Béante suggère un vide qui attire comme un trou noir qu’on cherche à remplir – tâche impossible s’il en est une. C’est donc la faim au ventre que j’ai refermé le court opus… avant de m’y replonger à nouveau, en attendant le prochain recueil de Marie-Andrée Gill.

– Chloé Leduc-Bélanger

Béante, Marie-Andrée Gill, La Peuplade, 2012.