Une fillette fuit son village, pourchassée par l’écho des bottes, en plein mois de mars 1944. La cause de sa disgrâce? Sa barbe, source de tous ses malheurs, depuis la désertion du père à son enfance passée dans la réclusion totale. Sa course vers la liberté n’est pas sans obstacles, et tout semble se dresser sur son chemin : les éléments, les animaux, la faim et surtout les hommes, ces êtres ensauvagés qui sentent le musc, la robine, le sang de leurs proies.

Dépaysant premier roman que ce Barbe de Julie Demers. L’univers qu’elle met en place n’est pas sans rappeler La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy. Il y a d’une part cette fille qui ne connaît le monde qu’à travers les mots de sa mère et qui tente d’y inscrire son histoire en l’écrivant. On y retrouve d’autre part un même plaisir de la langue, qui est ici présentée sans majuscules et peuplée d’expressions singulières. « la famille l’avait délaissée car elle et père s’étaient entortillés dans le plus complet des péchés. je veux dire : ils s’étaient touchés la différence. » D’entrée de jeu, les tabous côtoient l’instinct, que la morale stricte ne parvient pas à réprimer. La narratrice, aussi fascinée que dégoûtée par les hommes, semble éprouver une attraction toute olfactive envers ceux-ci; Demers n’hésite pas à décrire les odeurs propres à la Gaspésie rurale et à ses habitants, du poulailler abandonné au lièvre mort en passant par la forêt détrempée et la chemise en flanelle.

On retrouve à la fois lucidité et naïveté chez cette jeune narratrice. Sensible au malheur de sa mère abandonnée, qui tente de l’élever convenablement malgré sa difformité, elle s’affirme pourtant comme un être à part et s’oppose à la conformité qui était gage, à l’époque, de la cohésion sociale. « la nuit où j’ai quitté le village, il n’y avait à rivière-à-pierre personne dans les champs et personne sur les chemins et personne aux abords du fleuve. pourtant je n’étais pas seule. mère tournait son regard en direction de nulle part. père parti, les bras de mère ne servaient à rien. elle ne discutait plus, ne gémissait plus. elle s’effaçait sans disparaître. elle se postait à la fenêtre pour dialoguer avec son reflet. lorsque son corps chancelait, elle ouvrait son corsage et se frappait la poitrine jusqu’à meurtrir ses mamelles. je la regardais à distance devenir sainte et maudissais dieu par jalousie : c’était là le signe que je n’étais pas faite pour le martyre. »

Jamais tout à fait vraisemblable, Barbe ne comporte pas moins son lot de descriptions qui font mouche et enchantent par leur inventivité. On déplorera tout de même le manque de profondeur de l’intrigue, qui se résume à l’errance de la narratrice qui, malgré ses beaux discours, n’a ni plan ni but précis. Tel un animal, elle assure sa survie comme elle le peut sans que la sagesse dont elle fait preuve ne se répercute sur ses actions.

Barbe de Julie Demers, qui sera lancé ce soir au Bar A à Montréal, n’en reste pas moins un roman étonnant où l’imagination toute enfantine côtoie les dures réalités de la campagne québécoise. Demers, dont le verbe mi-cru mi-poétique ravit, est assurément une auteure à surveiller.

Chloé Leduc-Bélanger

Barbe, Julie Demers, Héliotrope, 2015.