Qu’est-ce qu’un bad boy? C’est ce que Maude Veilleux s’est demandé à travers le collectif Bad Boys, paru en avril aux éditions Triptyque. Retour.

Ce projet a l’audace de rassembler des auteurs·trices de différents horizons, dont plusieurs font partie de la relève littéraire (comme Marie Darsigny), alors que d’autres ont des pratiques artistiques interdisciplinaires (comme Maryse Larivière). Le recueil, toutefois, gravite surtout autour de l’autrice et poétesse Maude Veilleux. Elle l’avoue dans sa préface : dans sa tentative d’incarner la posture littéraire du bad boy, elle a voulu « constituer un collectif sous le signe du conflit d’intérêts, du copinage ». Elle a donc surtout collaboré avec des amis·es, d’ancien·nes amoureux·ses ou des connaissances susceptibles de faire progresser sa carrière. Comme dans son roman Prague, elle mélange ici la fiction et la vraie vie, intégrant cette fois-ci une nouvelle variable à l’équation : le travail éditorial. C’est ce que propose sa préface, à mi-chemin entre le récit de provenance et l’essai, en décrivant sa vision du bad boy, sa relation avec chaque auteur·trice du collectif et comment elle s’y est prise pour les entraîner dans son projet.

Mais qu’est-ce qu’un bad boy? « Un homme, oui. Un homme qui multiplie les conquêtes, consomme de l’alcool et de la drogue, s’habille en noir, aime la viande ». Si Maude Veilleux a hésité entre plusieurs avenues, elle a finalement opté pour la déconstruction, cette perspective lui permettant de collaborer avec davantage de femmes, sans les contraindre à « déplacer leur agentivité » ou à écrire sur « un objet qui n’est probablement même pas un objet de désir ».

C’est ainsi que le recueil déploie, déplie, retourne à l’endroit, à l’envers, la figure du bad boy. Des nouvelles, par exemple, explorent l’idée de son pendant féminin (Claire Legendre, Mélopée B. Montminy); d’autres s’attaquent à la masculinité toxique ou à l’hétéronormativité (Guillaume Adjutor Provost, Jean-Guy Forget, Marie Darsigny); d’autres encore propose une lecture littérale du bad boy, en exposant la violence physique ou sexuelle des hommes (Symon Henry, Sarah Chouinard-Poirier). C’est donc une lecture queer du thème qui oriente une grande partie de la construction du recueil : en mettant à jour les enjeux de genre, les auteurs·trices critiquent les relations de pouvoir liées aux bad boys, ouvrent la représentation à l’idée d’une bad girl, et à partir du moment où « on évacue la binarité », iels instituent la figure de la bad person.

En filigrane, un autre fil conducteur prend forme, celui du corps et d’une sexualité qui prend en grippe les modèles normatifs. Symon Henry, par exemple, utilise une langue inclusive qui vient extraire les personnages de la binarité (amoureux·ses, illes). Le/la narrateur·trice décrit également les sous-vêtements ou les jouets sexuels qu’iel se procure, ou parle des « lourdeurs » du corps, des « poils qui montent de mon pubis à ma bouche ». La narratrice de Claire Legendre, de son côté, évoque explicitement le désir féminin; celle de Marie Darsigny expose la pression du regard masculin, du male gaze : « [elle se réfugie] dans la vsion d’un corps qui ne prend aucune place […] pour que personne ne puisse commenter [son] physique ». Le recueil se construit donc, en parallèle, sur la représentation de corps et de sexualités qui viennent basculer les modèles oppressifs et stéréotypés des discours sexistes et hétérocentrés. Et l’avantage du recueil est de maintenir un mouvement perpétuel d’ouverture envers les oppressions intersectionnelles, notamment celles liées au racisme, à la santé mentale ou à la pauvreté.

Un trait d’écriture se dégage par ailleurs des textes du collectif. Tous·tes semblent alimenter leur esthétique à partir d’images liées à l’autodestruction. Maude Veilleux parle de se « traverser la jambe avec un couteau » ; la narratrice de Claire Legendre se définit comme une « masochiste snob » ; Frédéric Dumont émet le désir de « disparaître dans les canalisations ». Dans les univers narratifs de Bad boys, ce procédé d’écriture vient mettre de l’avant, de façon diffuse mais tenace, les impacts psychologiques et le marquage corporel de la marginalisation, conséquences qui sont loin d’être seulement fictionnelles, car pour reprendre le constat de Jean-Guy Forget, « la fluidité et l’autodestruction ne sont pas des figures de style ».

Avec Bad boys, Maude Veilleux lance un « cri de ralliement ». Les auteurs·trices de ce recueil ne sont « certainement pas des bad boys, mais [iels] sont en marge et sans compromis ». En mêlant projet éditorial, fiction et réalité, elle parvient autant à créer un livre qu’une collectivité de voix marginalisées, à déconstruire la figure du bad boy qu’à « réfléchir aux communautés auxquelles on appartient ».

Cédric Trahan