La mise au monde d’un enfant ne va pas de soi. Carole Fréchette a tôt fait de nous le montrer sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui en 1991 avec sa pièce Baby Blues, maintenant disponible aux Éditions Les Herbes rouges dans la collection « Territoires » en format de poche. Dans un univers exclusivement féminin, sœurs, mères, tantes, grand-mères, dont les prénoms commencent tous pas la lettre A, pénètrent dans la maison d’Alice qui a récemment accouché d’un bébé rose. Depuis 40 jours, depuis sa naissance donc, la femme de 30 ans ne dort plus; inquiète de son avenir, elle traverse difficilement l’expérience de la maternité qui, bien qu’elle soit choisie, entraîne quelques bouleversements dans une vie. Son quotidien consiste à regarder tomber la neige, à penser « à des bébés écorchés qui saignent de partout », à nourrir sa fille qu’elle ne connaît pas encore très bien et qui demande à être prise dans ses bras – plus certaine de vouloir un enfant avec ses nuits d’insomnie.

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La petite se trouve dans une chambre en haut, elle demande qu’on s’occupe d’elle avec des larmes qui viennent ponctuer les échanges tout au long de l’œuvre. Mais Alice a envie de mourir, elle a le baby blues, connu aussi sous le nom de dépression post-partum : elle flotte comme une éponge, nous révèle le texte. Si auparavant elle embrassait une carrière de chanteuse, elle chante très peu aujourd’hui, constamment dans l’hésitation, dans le doute, entre le souhait d’être une mère et une jeune fille, avec la peur de s’étouffer. Elle veut savoir à quel moment sa sœur Agathe a pris la décision, elle, de ne pas vouloir d’enfant, d’être amoureuse d’un homme le jour et de le jeter aux oubliettes le soir, puis de marcher comme bon lui semble des milles et des milles. Armande, la mère d’Alice et d’Agathe, parle du mariage et des enfants comme d’un état où on se laisse porter pour ensuite s’habituer à son sort. Certaines discutent des enfants avec un grand amour, d’autres demandent à ce qu’on les aide pour retrouver leur souffle.

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Alice voudrait accourir vers son enfant, la consoler, lui offrir des caresses aussitôt qu’elles sont demandées, mais c’est lentement qu’elle monte les escaliers pour aller offrir du lait et une dose de réconfort. Carole Fréchette nous délivre de cette mère posée en icône pour qui l’amour maternel serait naturel et le sacrifice de soi sans conséquence; elle donne une voix à ce qui se fait habituellement silencieux, encore tabou, pour faire entendre au grand jour une maternité problématique où l’arrivée d’un nouveau-né change les perceptions sur le monde et épuise celle qui se retrouve avec la charge. Elle aborde une féminité trouble pour l’ensemble d’une génération de femmes qui ont vu leur robe soulevée par leur mari à la nuit de noces – malgré leur désir contraire – parce que les choses devaient être ainsi, que les femmes devaient suivre la vague, quitte à se noyer.

Vanessa Courville 

Baby Blues, Carole Fréchette, Les Herbes rouges, 2016.