Au moment d’écrire ce texte, le chef de la Première Nation d’Attapiskat, communauté située au nord de l’Ontario, a déclaré l’état d’urgence dans l’espoir d’obtenir de l’aide du gouvernement canadien. Ce qui l’inquiète, c’est 86 tentatives de suicide depuis septembre dans sa communauté d’environ 2000 habitants. C’est trop, bien entendu et, surtout, Attapiskat est loin d’être un cas isolé. Cela fait des décennies que nous savons que le suicide décime les communautés des Premières Nations, des années que nous y assistons dans une sorte de malaise et de totale impuissance.

Un évènement atikamekw

Vendredi dernier, le premier long métrage de fiction en langue atikamekw prenait l’affiche au Québec. Avant les rues, un film de Chloé Leriche est donc la première voix des Atikamekw au cinéma. Dans le contexte actuel, je m’imagine mal ne pas m’assoir et écouter. Ne pas parler de cet évènement cinématographique et humain.

Avant les rues est, aux dires des acteurs (des non professionnels issus des villages de Manawan et de Wemotaci), une histoire bien atikamekw : Shawnouk commet un crime qui le hante et dont il ne pourra se purifier qu’en se réconciliant avec les traditions autochtones ancestrales.

Une histoire atikamekw, mais pas folklorique. Le scénario contemporain et réaliste a été adapté pour et par les acteurs tout au long du tournage. Leriche fait preuve là d’une éthique de travail importante : il ne s’agissait pas de plaquer une histoire chargée des préconçus et de la culpabilité des Blancs, mais bien de construire une œuvre qui ressemble au Wemotaci et au Manawan d’aujourd’hui.

Outre sa valeur historique, Avant les rues est un beau film intelligent au suspense réussi. Sa justesse tient à l’intimisme des situations vécues et aux performances des acteurs, principalement les frères et sœurs Rykko Bellemare et Kwena Bellemare Boivin.

Pour sortir de la dépendance induite par le colonialisme, pour se restaurer comme peuple, il faut pouvoir se regarder autrement. Le Québec a eu besoin d’entendre la langue de Michel Tremblay, les Premières Nations ont besoin de fictions contemporaines. Jusqu’ici, nous n’avions vu, au cinéma, que notre propre regard d’impuissance et de culpabilité face aux Pemières Nations, que le contrechamp de la situation autochtone, pour parler cinéma.  Il faut célébrer Avant les rues comme un évènement, comme l’entrée de la Nation atikamekw dans le champ cinématographique.

Maude Levasseur

Avant les rues de Chloé Leriche est à l’affiche au Québec depuis le 15 avril.