J’ai commandé le dernier roman de Marie-Claire Blais en me disant que, même si Une saison dans la vie d’Emmanuel ne m’avait pas beaucoup plu, je donnerais une autre chance à cette auteure reconnue comme l’une des grandes de notre littérature.

Le Jardin aux acacias est un refuge paradisiaque pour sidéens, supervisé par le docteur Dieudonné et le révérend Stone. On y rencontre Petites cendres, prostitué faussement accusé d’avoir contaminé un client, et Angel, jeune victime d’une transfusion sanguine malsaine. Ailleurs, sous un pont, Wrath, prêtre déchu, sans-abri mélomane et pédophile, s’entiche de Fleur, jeune compositeur promis à un avenir brillant, qui a déserté la salle de concert à la dernière minute, et lui présente Su, musicien toxicomane qui se produit dans le métro. Ailleurs encore, Daniel, écrivain incapable de terminer son roman et jaloux de la carrière littéraire de son fils, s’inquiète pour l’avenir de sa fille qui s’apprête à recevoir son diplôme de baccalauréat. Ailleurs, toujours, sur une plage d’un Grand Hôtel, Adrien répond maladroitement et à reculons aux questions d’un journaliste à propos de son statut de « poète le plus honoré de son vivant ».

Le roman est formé d’un seul immense bloc de texte, sans paragraphes ni alinéas, composé d’une vingtaine de phrases à rallonge. Hormis les points qui terminent ces phrases, le seul autre signe de ponctuation est la virgule; exit les guillemets, les tirets, les points-virgules, les parenthèses, etc. Les dialogues ne sont marqués d’aucun signe qui permette de les identifier, simplement indiqués par les « disait-il » nécessaires à la compréhension minimale du texte. La narration va et vient entre les différents endroits, les différents personnages, pénétrant tour à tour dans leur psyché ou rapportant leurs paroles, avant de repartir ailleurs s’intéresser à quelqu’un d’autre.

Mon premier réflexe a été de déplorer cet artifice formel qu’est le « roman sans point » (ou presque), sceptique quant à savoir si une telle particularité ajoute réellement quoi que ce soit à l’œuvre. J’étais irrité parce que j’y voyais un vieux truc pour se manufacturer un style : remplacer les points, les guillemets et autres signes de ponctuation par des virgules, puis lier les énoncés en insérant des « oui » et des « non », des « dit-il » et « pensait-il », etc.

Or, il est très probable que la forme du roman soit réfléchie et significative; l’auteure voulait peut-être suggérer un mouvement perpétuel, le flot de la vie qui s’écoule à travers les pages et les personnages, ou alors peut-être voulait-elle évoquer l’urgence de dire, la passion créatrice qui emporte tout sur son passage, pulsion indomptable, quasi-divine, souffle tout puissant dont l’impétuosité ne permet pas à l’écrivain de ponctuer ses phrases ou d’organiser son discours… Cette conception romantique de l’écriture m’irrite un peu, je dois l’avouer, ce qui vient biaiser mon discours par rapport à l’œuvre.

Outre mon attachement à la narration classique, l’univers abstrait dans lequel flottent les personnages est ce qui m’a vraiment empêché d’apprécier le roman de Blais. Ceux-ci apparaissent et disparaissent au gré des pages, et la même phrase peut passer de l’un à l’autre sans avertissement; rapidement j’étais perdu, je ne savais plus qui faisait quoi, moi qui suis pourtant en mesure de me retrouver dans les romans russes les plus foisonnants. Les personnages de Blais ne sont que des voix désincarnées auxquelles elle donne un nom; ce sont des abstractions, des êtres purement discursifs. On ne les voit pas; ils n’existent pas. Ce manque d’ancrage dans le concret, conjugué au flot ininterrompu de la narration, n’offre aucune prise au lecteur, qui laisse son esprit vagabonder et décroche complètement.

Il tente de suivre la course effrénée d’une phrase qui le fuit, l’obligeant à poursuivre sa lecture, sans souffler ni s’arrêter, car où s’arrête-t-on sinon après un point, et le temps qu’il s’attarde sur un mot la phrase est déjà ailleurs, s’intéressant à un autre personnage, et elle continue de s’étirer, emportant le lecteur qui se débat contre un courant trop fort pour lui. En l’absence de toute forme de structure, le lecteur ne peut pas souffler : il s’agit d’une lecture exigeante, requérant un degré d’attention exceptionnel. Une seconde lecture serait sans aucun doute très éclairante – nécessaire, en tout cas – pour bien saisir l’œuvre.

Je laisserai cependant cette tâche à quelqu’un qui saura mieux que moi apprécier la plume de Marie-Claire Blais.

Antonin Marquis

Aux jardins des Acacias, Marie-Claire Blais, Boréal, 2014.