Le flamenco, depuis que je suis toute petite, me fascine. Cette célébration autour d’une famille de musiciens, danseurs et chanteurs de tous âges, qui expriment intensément leurs joies et souffrances, vient chercher depuis toujours un feu intérieur que je n’arrive pas à nommer. C’est à travers les films de Carlos Saura, Tony Gatlif et même Claude Lelouch avec son film La Belle Histoire, ainsi qu’au musicien Paco de Lucia, que j’ai découvert et aimé le Flamenco.

Il était donc inévitable pour moi d’aller voir, jeudi soir, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts (cette même salle où j’ai vu plus d’une fois le grand Paco de Lucia), la danseuse et chorégraphe de renommée internationale que l’on vénère comme une divinité du Flamenco: Maria Pagès.

La Sévillane

Originaire de Séville (elle a dédié une œuvre au quartier gitan de son enfance qui a pour titre Sévilla), Maria Pagès était déjà professeure de flamenco à l’âge de 14 ans. Ses rencontres avec de très bons maîtres, dont le célèbre danseur Antonio Gades qui, tout comme elle, a été de la distribution de plusieurs films de Carlos Saura (Carmen, El Amor Brujo, etc.), ont marqué tant son parcours professionnel que personnel.

L’artiste Sévillane est reconnue mondialement pour son approche personnelle et elle ne se gêne pas dans sa pratique pour emprunter et réunir différentes cultures pour créer ses propres codes et projeter ainsi l’art flamenco dans une esthétique moderne et bien vivante.

Au cours de sa longue carrière, elle a été récipiendaire de nombreux prix et sa compagnie s’est produite sur les scènes les plus prestigieuses du monde. Pourtant, à un moment dans sa carrière où il y avait peu de changement, elle a eu la chance d’être invitée par Mikhaïl Baryshnikov dans son Centre d’Art à New York. Il lui a suggéré de créer une œuvre intimiste ; Autorretrato est né.

Je ressentais le besoin de me connaître plus profondément ; j’avais besoin d’un temps d’arrêt pour m’observer, m’examiner dans le miroir (…) J’ai aussi appris à transformer en jeu cet examen de moi-même dans le miroir, me rappelant les paroles de sagesse de la Soleá :

Le miroir où tu te mires

Te dira qui tu es

Mais jamais il ne te révélera

Tes pensées secrètes

Autoportrait

Les lumières sont éteintes. On entend un cri, une plainte. Au centre, une légère lumière. L’ombre dorsale laisse apparaître un corps. Elle se retourne, fait tourner et retourner ses mains. Une impression d’offrande. Le chant se poétise. La pulsation fait gonfler la poitrine sous sa robe rouge et noire. Le visage respire et prend l’air. Les bras longent la parole qui veut sortir. Ils s’élastisent et se tortillent jusqu’au ciel. Un claquement de pied au sol. On entend l’appel des racines.

Ainsi commence Autorretrato, l’autoportrait de Maria Pagès. La suite : une série de tableaux qui reflètent chacun à leur manière un moment de sa vie avec, à ses côtés, huit fabuleux danseurs (quatre hommes, quatre femmes) et six excellents musiciens (deux guitares, un violon, des percussions et deux voix). « C’est ma famille ! » s’exclame- t- elle devant nous, en français, au milieu du tableau qui retrace sa vie de tournée avec les membres de sa troupe, juste avant de retrouver sa voix sur les arrangements du guitariste Rubén Lebaniegos, pour nous surprendre encore avec un solo de castagnettes…à couper le souffle !

Dans un décor épuré (c’est la danse qui habille la scène) et la simplicité de l’éclairage (suffisante et juste), l’histoire prend vie dans une mise en scène qui rappelle les traditions, mais qui aussi les transcende. La chorégraphe pousse les limites de son art, pour ensuite se les approprier et les transformer. Son interprétation — mariage parfait de son corps et son âme — touche à une gamme d’émotions qui fait vibrer et même pleurer. « Le flamenco c’est avant tout de la poésie. Je danse de la poésie ! » a dit Maria Pagès dans une entrevue. Ma sœur, qui m’a accompagné, n’a cessé d’essuyer ses larmes quand la déesse du flamenco a dansé intensément au milieu de sa troupe assise en demi-cercle ; un tableau éblouissant qui s’est conclu par un vibrant: el corazone !

Maria Pagès a présenté, pour moi, une couleur nouvelle du flamenco. Son interprétation ne ressemble en rien de ce que j’ai vu auparavant. Est-ce la faute à la poésie ? Peut-être. Une chose est sûre, Autorretrato m’a énormément plu…ainsi qu’à tout l’auditoire qui s’est empressé de lui réserver une ovation ! Et avant de quitter les planches, elle a dansé pour nous dans le silence avec son magnifique châle, pour disparaître tranquillement de nos yeux et de nos cœurs enflammés. À la sortie, j’ai entendu un martèlement de pieds entremêlé de rires et une femme qui a dit : « Elle me donne le goût de danser!»

*Maria Pagès est dans la Métropole montréalaise jusqu’à ce soir, le samedi 6 avril 2013. Ensuite, il faudra la suivre en Allemagne, Chine, Japon, France, etc.

*Saviez-vous que depuis le 16 novembre 2010, le Flamenco a été inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO ?

Voici un extrait vidéo de son spectacle Autorretrato à New York en 2010 :

– Anik Benoit