À raison d’un livre par mois, les éditions Prise de parole ont fait paraître, en 2014, Autoportrait, un ambitieux projet littéraire de l’artiste multidisciplinaire Herménégilde Chiasson. Ces douze livres, un pour chacune des lettres du prénom de l’auteur acadien, ont tous été rédigés selon une contrainte précise, que les titres suggèrent plus qu’ils ne révèlent. Un travail colossal, qui justifie amplement les dix années que Chiasson a accordées à son exécution.

Autoportrait est l’œuvre d’un homme qui a énormément lu et réfléchi, et qui transmet son bagage sans prétention ni visées moralisatrices. Car Chiasson ne manque jamais de souligner les injustices et les aberrations de ce monde, qu’elles touchent spécifiquement à la communauté acadienne ou à la société occidentale dans son ensemble. Ainsi, dans EspaceS, on lit : « Entre changer le système en gardant à sa tête ceux qui l’ont corrompu et avoir un arbre malade dans sa cour, dont on se contente d’arroser les feuilles sans en soigner les racines. » L’image frappe d’autant plus qu’elle est terriblement d’actualité. C’est là la beauté de l’écriture de Chiasson : alors qu’il écrit à partir sa mémoire et qu’il reconstruit scènes, paysages et personnes qui ont croisé son chemin, il traduit l’expérience humaine dans ce qu’elle a de plus universel, laissant de côté l’Histoire pour mieux cernes les histoires, celles qui se cachent derrière chaque être humain.

D’un livre à l’autre s’établit une cohérence, malgré les différences de styles et de formes. La présence de la terre partout, de cette terre lourde aux effluves de pluie, et le rapport de l’individu à la nature, demeure de la solitude, antre des souvenirs, crée ici une ambiance propice aux confidences à demi-mots et à une certaine nostalgie des années où les heures passées à vagabonder allaient de soi. C’est donc une poésie nomade que nous offre Chiasson, dont le regard permet d’approfondir les rencontres du chemin et leur donner un contexte, une profondeur, une vie.

Bien sûr, les jeux formels sont au cœur de la démarche du poète. Bien qu’il s’exprime plus souvent en prose qu’en vers, Chiasson explore de multiples voies, qu’il s’agisse d’une écriture fragmentée, de structures parallèles, d’éléments juxtaposés ou de reprise de formes traditionnelles. Dans LectureS, c’est la note de bas de page qui est exploitée; prenant pour prétexte une citation – qu’elle soit tirée d’un livre ou du dos d’un contenant de salade toute faite –, l’auteur insère ses propres annotations, parfois chargées d’humour, et entre en dialogue avec le texte qu’il commente. Le mot « lecture » revêt donc un sens large et permet d’exposer les mécanismes de l’interprétation, de la mise en contexte et en relation d’un fragment avec d’autres, avec ses souvenirs, avec soi.

Jamais, dans les douze livres qui constituent Autoportrait, n’a-t-on l’impression que Chiasson applique un procédé bêtement mécanique; au contraire, la forme, même si intéressante en elle-même, sert d’abord et avant tout le propos, lui aménage un espace où respirer, des tuteurs pour le soutenir. Sans artifices, les pensées sont dévoilées, qu’elles se tiennent près du regret ou de la joie. Dans ExcuseS, le douzième livre, le poète profite de la relecture d’anecdotes pour débusquer les mensonges blancs et autres entraves qui empêchent de dire les choses comme elles sont. « Je dirais pour notre défense que les coupables sont introuvables et nombreux. Serons-nous à jamais ces victimes affligées à la recherche de leur bourreau ? Il faut de tout pour faire un monde. » Cette façon de revisiter les souvenirs permet de s’en distancier et de les observer avec un œil critique : on a beau se défendre d’avoir mal agi, parfois, avec l’expérience, nos torts deviennent impossibles à nier.

Bref, il ne fait aucun doute les multiples défis que s’est posés Herménégilde Chiasson à l’écriture de son Autoportrait ont été relevés haut la main. Servis par une langue qui sonne et qui n’a pas peur d’emprunter à l’oralité, ces récits, fragments, vers, refrains (et les humains qui les habitent) prennent vie et accueillent le lecteur dans un univers familier, celui de l’introspection et du rapport à l’autre. À la lecture des écrits de Chiasson surgit le sentiment d’être ancré dans une réalité à échelle humaine, à laquelle on appartient et sur laquelle on peut agir. On referme Autoportrait avec l’impression que le monde est un peu plus beau, et qu’on est, humble lecteur, un peu plus sage.

Chloé Leduc-Bélanger

Autoportrait, Herménégilde Chiasson, Prise de parole, 2014.

Extrait : « Le parking de Parlee Beach », NostalgieS

« La vie qui poursuit son cours sans se soucier de nos routes erratiques a tracé le sien indépendamment des embûches qu’elle dresse désormais pour nous faire oublier le sens monumental de nos obsessions. Le mystère s’est réfugié dans les livres, se demandant ce qu’il fait là, si loin de l’enfance qui ne saurait lui servir d’excuse suffisante ou adéquate. Nous sommes passés si loin l’un de l’autre. Une catastrophe intersidérale évitée de justesse. Le mouvement giratoire des corps célestes résignés à leur champ gravitationnel, enclenché sur cette plage et qui s’enlise dans la boue imprévue d’un terrain détrempé par le mauvais temps. Toujours cette fatalité tendue vers l’irréparable, de voir les rêves se transformer en illusion. »