Crédit photo: Marc-André Goulet

À coup de 10 personnes, nous nous enfonçons dans l’ascenseur du Théâtre de Quat’Sous. Lorsque les portes s’entrouvrent sur le deuxième étage, les spectateurs avancent timidement vers cet accès privilégié à la salle de répétition. Dans cet espace exigu et intime, le public sera le principal « voyeur » d’un processus d’auditions fictif pour un spectacle hypothétique : Richard III de Shakespeare. Du 20 au 31 janvier, la compagnie LA FABRIK convie le public à une expérience où la fiction théâtrale côtoie de près la vie quotidienne. Dans une mise en scène d’Angela Konrad, Auditions ou Me, Myself and I traite des rouages de la création théâtrale en établissant des rapprochements entre une metteure en scène névrosée et tyrannique, Ricki, et le personnage central de la pièce de Shakespeare, le despotique Richard III. Profondément égocentrique et imbue d’elle-même, Ricki compromettra elle-même la réalisation de ce spectacle. Sa direction d’acteur exécrable et aliénante s’apparente symboliquement à l’ascension de Richard III au pouvoir après avoir tué proches et amis.

La pièce s’amorce sur l’air fougueux de « Summertime » de Janis Joplin. La comédienne Stéphanie Cardi, qui circulait jusque-là incognito dans l’espace pendant l’entrée des spectateurs, passe maintenant la vadrouille en se déhanchant avant de reprendre son poste d’assistante-régisseuse à l’arrivée de la metteure en scène campée par Dominique Quesnel.

C’est le début d’un long processus (la pièce dure 1 h 45), de confrontation entre acteurs et metteure en scène, d’indications de jeu plutôt nébuleuses, d’humiliation et de manipulation. Et Dominique Quesnel incarne bien ce désir impulsif et viscéral de contrôler tous les aspects du jeu d’acteur, exhibant son savoir à coup de répliques parodiques : « Écoute l’allitération », « Connecte-toi. Respire », « Mets-toi à quatre pattes. Va chercher dans le sol », « Shakespeare, c’est de la métaphysique! » ou exprimant ses connaissances suprêmes (signifiant et signifié, métaphore vertigineuse). Mais autant elle en est ridicule, autant elle est brutale, sauvage, faisant de ces acteurs des êtres bestiaux en creusant des racoins glauques de leurs âmes. Elle joue sur la fragilité des acteurs, exploitant leurs drames humains et leur intimité.

La pièce comporte de nombreuses mises en abyme, par exemple l’assistante (Vicki), un peu masochiste, répondant aux quatre volontés de Ricki. Celle-ci la surnomme Ratcliff à la fin de la pièce, référence au lieutenant adjoint du roi Richard. Elles se donnent la réplique, connaissant la pièce de Shakespeare dans ses moindres détails, jusque dans l’arbre généalogique des personnages. Parce que oui, il y en a des couches à cette tétralogie de Shakespeare et c’est parfois dur de s’y retrouver, ce que les acteurs s’amusent à tenter de décomplexifier avec humour. Les répliques transcendent les personnages. La pièce devient écho de la réalité des personnages qui auditionnent (Kiki, la mère de Ricki/Elizabeth, Niki/Lady-Ann et Miki/Richard). Ricki, elle, devient l’incarnation de Richard et des autres personnages comme si elle souffrait carrément de dédoublement de personnalité.

Nul besoin de connaître la pièce Richard III pour apprécier cette représentation, car il s’agit aussi d’une critique sur le fonctionnement de l’industrie culturelle au Québec et d’une caricature du milieu théâtral. Et on rit beaucoup malgré cette tragédie! Dans la pièce, le projet se voit privé de subventions. Parler de salaire est un sujet sensible. Angela Konrad joue avec cette économie de moyens, présentant la pièce dans une salle de répétition. Elle est elle-même limitée dans les moyens pour monter Richard III. Pourtant, si Auditions ou Me, Myself and I n’est pas un prétexte pour jouer Richard III; le texte de Shakespeare demeure au centre de la production.

Enfin, pour le jeu de Dominique Quesnel, qui est vraiment intimidante et d’une brutalité déconcertante, et celui de ses acolytes, si dociles et fragiles à la fois, je vous recommande cette pièce. On assiste à la représentation de la réelle monstruosité, « celle qui est un signe extérieur à la laideur ». Celle qui est intrinsèque à l’être humain, assoiffé de pouvoir au risque et péril de ses comparses. La pièce recèle de surprises et des invités spéciaux sont d’ailleurs prévus pour chaque représentation. Êtes-vous curieux, curieuses?

Bonne représentation!

Edith Malo

Audition ou Me, Myself and I est présenté du 20 au 31 janvier 2015 au Théâtre de Quat’Sous.

Une production de la compagnie LA FABRIK en codiffusion avec le Théâtre de Quat’Sous.
Adaptation, conception et mise en scène : Angela Konrad
Assistance à la mise en scène et dramaturgie : William Durbeau
Avec Stéphanie Cardi, Philippe Cousineau, Dominique Quesnel, Marie-Laurence Moreau, Lise Roy et des invités spéciaux.